Mgr Clemens August von Galen : Polémique historiographique (4/4)

Suite et fin de l’étude sur cette grande personnalité que fut le cardinal Clemens August von Galen.

Cette partie aborde la polémique historiographique qui a eu cours après le décès du cardinal von Galen. Acclamé à sa mort, il est peu à peu critiqué pour ses « silences », de la même manière – étrangement – que Pie XII. Ces accusations sont-elles justifiées ? Le cardinal von Galen est-il coupable ?

Merci à l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig de revenir sur un point si controversé de l’histoire contemporaine et qu’il devient urgent de traiter… historiquement !

 


Il faut distinguer trois périodes : une première période s’étend de la mort du Cardinal en 1946 aux années 60. Pendant une vingtaine d’années, le cardinal von Galen fut perçu par tous comme un résistant, comme un opposant au nazisme et cette thèse ne fut pas discutée. Ses biographes furent tous très favorables à Clemens August von Galen. Son souvenir et celui des dures persécutions subies par l’Eglise sous le IIIe Reich étaient encore dans toutes les mémoires. Et puis, on pardonnait à Mgr von Galen son patriotisme à toute épreuve et son soutien ardent à l’armée allemande pendant la guerre. Plus encore, on lui pardonnait son anticommunisme.

Les années 60 vont marquer un changement à 180 degrés dans la perception de l’attitude du cardinal. La rupture est d’autant plus brusque qu’elle est médiatisée. Nous avons cité Hochhuth et sa pièce de théâtre de 1963, dans laquelle non seulement Pie XII est présenté comme un complice de la shoah, mais aussi Mgr von Galen. Ce dernier est accusé de n’avoir rien dit au sujet des persécutions antijuives, par soutien inavoué à la politique exterminationiste et parce que ces victimes-là ne furent pas chrétiennes.

Cette thèse ne repose strictement sur rien. Comme on l’a exposé plus haut, Galen souhaitait protester vigoureusement contre l’antisémitisme nazi, mais ce furent les juifs de Munster qui l’incitèrent à ne rien faire, par crainte des représailles. En tout cas, la campagne médiatique lancée par Hochhuth allait porter ses fruits : désormais, et jusqu’à aujourd’hui, Mgr von Galen serait regardé avec suspicion.

Signalons tout de même que le metteur en scène de la pièce en question, un certain Piscator, fut un grand défenseur du communisme dès les années 20… Hochhuth lui-même est accusé aujourd’hui par un ex-agent des services secrets communistes de Roumanie (Ian Mihai Pacepa), d’avoir été en 1963 chargé par Moscou d’initier une campagne de diabolisation de Pie XII et de l’Eglise catholique (opération baptisée secrètement « Seat 12 »), devant être assimilée au nazisme, et cela afin de servir les intérêts de la propagande communiste.

De toute façon, il n’est un secret pour personne que le communisme est une idéologie athée, violemment antichrétienne et anticléricale, et cela depuis le XIXe siècle. Il y a là une longue tradition de haine contre l’Eglise, qui trouve dans cette propagande diffamatoire un nouvel élan et un nouveau fonds de commerce.

On n’est donc pas surpris de retrouver systématiquement les mêmes personnages derrière les accusateurs de Pie XII/Galen. Nous avons cité Hochhuth et Piscator. Evoquons maintenant le cas de Johannes Fleischer. Ce militant communiste est le premier, en 1956, à avoir porté ces accusations contre Galen. Fleischer est même allé jusqu’à inventer une citation pour incriminer Galen. Dans cette phrase, prêtée par Fleischer à Galen, ce dernier aurait écrit en mars 1941, dans le journal diocésain : Dieu a permis que la glaive de la vengeance contre l’Angleterre soit placé entre nos mains. Nous sommes les exécuteurs de la juste volonté divine. Ainsi, Galen aurait approuvé et encouragé le bombardement de l’Angleterre par la Luftwaffe.

En réalité, le journal en question est disponible à la lecture : Galen n’est pas l’auteur de ces lignes. Pire : la citation est purement inventée par Fleischer ! On sait que Galen, au contraire, le 4 juillet 1943, alors que Munster fut sévèrement détruite par un bombardement anglais, fit un sermon exhortant les Allemands à dire non à la vengeance et à la haine (Goebbels fit lui-même mention de ce sermon dans son Journal intime – et s’emporta une nouvelle fois contre Galen).

Cette citation a été reprise et sans cesse diffusée par de nombreux « historiens ». On citera les ouvrages de l’anticlérical communiste Karl-Heinz Deschner ou récemment de la théologienne anticléricale bien connue en Allemagne, Uta-Ranke Heinemann. Soulignons une anecdote particulièrement révélatrice des arrières-pensées de ces détracteurs de Galen : en 1978, alors que la ville de Munster projetait d’ériger une statue à la gloire de Mgr von Galen, la fameuse polémique ressurgit… Là aussi, sans surprise, on notera l’activisme militant particulièrement violent des groupuscules d’extrême-gauche antifascistes (agressions de plusieurs fidèles catholiques), soutenus par le Freidenkerbund (ligue des libres-penseurs) de Munster. Reinhold Schmidt, communiste militant, rédigea alors un nouveau pamphlet reprenant l’argumentaire de Fleischer (y compris la fameuse fausse citation). Des tracts sont distribués par les jeunesses d’extrême-gauche à Munster, qui multiplient alors les provocations. On peut se demander si l’efficace travail de propagande de ces militants d’extrême-gauche ne vient pas de leur volonté de conserver le monopole de la résistance au nazisme. Il semble qu’ils tolèrent assez mal la concurrence en ce domaine, surtout venant de l’ennemi de classe : un évêque catholique anti-bolchévique et réactionnaire !

D’autres pamphlets peuvent être cités, comme ceux de 1987, à l’occasion du passage de Jean-Paul II à Munster sur la tombe du cardinal von Galen. A chaque fois, les mêmes arguments sont repris, qui multiplient anachronismes, généralisations et procès d’intention à l’encontre du cardinal ou de l’Eglise. Cette propagande est aussi largement diffusée dans les milieux des chrétiens progressistes : citons le mouvement PAX, qui fit entendre sa voix au début des années 2000 contre la béatification de Mgr von Galen.

Intéressons-nous maintenant aux défenseurs de Mgr von Galen. Là aussi, les arrières-pensées ne manquent pas. Dès les années 60, un certain nombre d’historiens ont pris la défense de Galen. Il faut mentionner un nom très important dans ce débat historiographique : celui de Joachim Kuropka. Cet historien a rassemblé un groupe de chercheurs à Vechta dans les années 90. Après de sérieuses recherches approfondies, ils ont fini par démontrer que Mgr von Galen fut bel et bien un résistant de la première heure et un opposant à l’idéologie nazie, lavant ainsi Galen des soupçons de collaboration qui pesaient sur lui depuis les années 60.

Cependant, ce travail, bien qu’universitaire et très bien documenté, n’est pas exempt d’erreurs sur le fond. Mgr von Galen y est décrit systématiquement comme un catholique attaché à la démocratie, comme un héraut des Droits de l’homme, bref comme un démocrate-chrétien animé par les valeurs libérales de l’Allemagne d’après 1945… Or, c’est faire là un terrible anachronisme. Il semble que ces historiens, dans leur volonté honnête de dé-diaboliser Galen, le dépeignent comme il ne fut en réalité jamais. Ils font de Galen un résistant présentable pour l’opinion publique allemande d’aujourd’hui, c’est-à-dire un défenseur héroïque des idéaux de notre temps (années 1990 et 2000). Or nous savons que Galen fut un adversaire acharné de nos valeurs présentes. Pourquoi ces historiens, peut-être eux aussi guidés par une arrière-pensée ou un inconscient collectif post-45, ne sont-ils pas capables de se départir des présupposés philosophiques actuels et de comprendre les réelles motivations de Galen, fondées sur une réflexion théologique et politique se situant à l’opposée de notre modernité d’après-guerre ?

En tout cas, ils font largement l’impasse (voire occultent) cet aspect pourtant essentiel de la personnalité de Galen. Ils taisent son ouvrage de 1932, Pest des Laizismus ; ils n’en citent que des éléments assez neutres et gomment le côté réactionnaire de droite du personnage. Il s’agit de présenter un Galen policé, libéral, antinazi… Bref, de rendre le cardinal politiquement et religieusement correct, sympathique aux yeux du lecteur actuel. Il y a là aussi une forme de déformation quant aux fondements mêmes de l’attitude de l’Evêque de Munster, sur laquelle il convenait d’insister.

  • Conclusion

On le voit, l’image de Mgr von Galen est encore un champ de bataille pour les historiens. Deux camps s’opposent : ceux qui tentent de faire de Mgr von Galen un complice des nazis, un collaborateur du régime, un allié d’Hitler. Et ceux qui, allant peut-être trop dans le sens opposé, veulent blanchir Galen de toute accusation d’anti-démocratisme.

Il nous semble que les deux camps participent à une lutte idéologique, qui n’est pas propice à la sérénité du chercheur et à l’objectivité de l’historien. Si les premiers se caractérisent par des diffamations, des excès et des mensonges remarquablement relayés par les média et le cinéma (cf. le film AMEN de Costa-Gavras en 2002), les seconds sont plus discrets et plus convaincants. Toutefois, aucune de ces parties n’est exempte de déformation. On peut dire que Galen est l’objet de manipulations intéressées et orientées.

En réalité, nous avons montré que Mgr von Galen fut un opposant sans ambiguïté à l’idéologie néo-païenne et raciste du nazisme : l’idée de culte du Führer, de l’Etat, de la nation ou du sang lui fit horreur. Mais également celle du culte libéral de l’individu-roi, de l’hédonisme, du matérialisme bourgeois, comme celui du prolétaire divinisé par le communisme. Il y a, selon lui, une fausse opposition entre libéralisme, communisme et nazisme. En fait, ces trois systèmes reposent sur les mêmes présupposés naturalistes et anti-chrétiens issus des Lumières et de la Renaissance. En réfutant ces derniers, comme étant la cause du mal, Galen ne pouvait être qu’un opposant cohérent aux conséquences de ce même mal. De son point vue, il arrachait la maladie à ses racines : au lieu de s’en prendre aux conséquences ultimes (le nazisme, le communisme, le libéralisme), il extirpait directement le mal en amont.

Galen rêvait d’un Etat allemand catholique, d’une monarchie profondément catholique, faisant le lien entre le trône et l’autel et renouant avec la tradition du droit divin. Cet Etat allemand serait régi par les principes d’amour de l’Evangile et la cité catholique rayonnerait ainsi en Allemagne. Il est évident qu’un tel rêve se heurtait de front avec les idéaux totalement opposés des nazis. Mais si l’on veut tenter de comprendre l’attitude d’un Mgr von Galen, il convient au moins de commencer par analyser sans préjugé ses aspirations profondes et ses motivations réelles, donc de mettre de côté nos propres convictions modernes sur la politique, la démocratie, la laïcité, pour ne laisser parler que Mgr von Galen afin qu’il expose lui-même le fond de sa pensée.

Marc-Laurent Maregiano-Koenig

Diplomé de Sciences-Po (Paris) et titulaire – entre autres – d’un Master allemand de sciences-politiques (Université de Iéna), l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig est actuellement en Doctorat d’Histoire contemporaine à l’université de Paris IV-Sorbonne. Sa thèse porte précisément sur Mgr von Galen.

 

Courte bibliographie :

Sur le Troisième Reich, citons un bon ouvrage général (et en français) :
Le Troisième Reich, François-Georges Dreyfus, éd. Fallois, Livre de Poche, Paris 1998.

Sur le détail des persécutions anti-catholiques entre 1933 et 1945 en Allemagne :
Kreuz und Hakenkreuz, Johannes Neuhäusler, KKB Verlag, Munich 1947.

Sur Mgr von Galen :
– La version „Mgr von Galen est un complice d’Hitler“ : on citera le pamphlet de 1987 : Treu deutsch sind wir – wir sind auch treu katholisch. Kardinal von Galen und das Dritte Reich, Rahner, WURF Verlag, Münster 1987.
– La version „Mgr von Galen est un résistant démocrate-chrétien“ : il faut citer les travaux récents de Kuropka : Clemens August von Galen – Neue Forschungen zum Leben und Wirken des Bischofs von Münster, Regensberg Verlag, Münster 1992.
– Heinz Mussinghoff, Rassenwahn in Münster, Der Judenpogrom 1938 und Bischof Clemens August Graf von Galen, Regensberg Verlag, Munster 1989
– Max Bierbaum, Nicht Lob, nicht Furcht, Das Leben des Kardinals von Galen nach unveröffentlichten Briefen und Dokumenten, Regensberg Verlag, Munster 1962

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