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Qui était le futur Pie XII ?

Alors que la chaîne Arte rediffuse le film peu historique Amen de Costa-Gavras (lire notre critique), une émission de KTO sur les origines du pape Pie XII.

Depuis la pièce de théâtre Le Vicaire (1963) de l’Allemand Rolf Hochhuth, Pie XII est la cible d´attaques régulières. Accusé au mieux de naïveté, au pire d´antisémitisme, on lui reproche de ne pas avoir condamné publiquement la Solution finale. Il aurait été ainsi un « pion » au service d´Hitler. Invité de l´émission « Au risque de l’histoire », Marie Levant et Frédéric Le Moal proposent de saisir cette personnalité complexe avant son élection sur le trône pontifical, en 1939. Qui était Eugenio Pacelli ? Comment vécut-il la Grande Guerre de 1914-1918 auprès du pape Benoît XV ? Quel a été son rôle diplomatique à Munich entre les deux Guerres mondiales ? Comment enfin était-il considéré par les chancelleries à la veille de son élection ? Eloignée d’une vision binaire, cette émission vise à comprendre comment Eugenio Pacelli s’est battu contre les totalitarismes dès avant 1939. Deuxième opus de 7 rendez-vous de 52 minutes. Une émission KTO animée par Christophe Dickès, en partenariat avec StoriaVoce.

« L’Eglise n’a pas peur de l’Histoire » : le pape François ouvre les archives sur Pie XII

Les archives secrètes du Vatican contiennent des fonds importants et variés provenant des Congrégations et des Bureaux de la Curie romaine, ainsi que des dépôts de familles patriciennes romaines et, depuis 1660, la correspondance de la Secrétairerie d’État du Vatican.

Le pape François a autorisé l’ouverture des archives secrètes du Vatican sur le pontificat de Pie XII, comme nous le rapporte l’AFP dans une dépêche… pour le moins controversée.

« Afin de pouvoir faire la lumière sur l’action de Pie XII pendant la seconde guerre mondiale, le pape François a annoncé, lundi 4 mars, que les archives secrètes du Vatican sur son pontificat (1939-1958) seraient ouvertes en mars 2020, ce que de nombreux chercheurs réclament depuis plusieurs années“, annonce l’AFP dans une dépêche reprise dans de nombreux médias. « J’ai décidé que l’ouverture des archives du Vatican pour le pontificat de Pie XII aurait lieu le 2 mars 2020, au 81e anniversaire de l’élection d’Eugenio Pacelli à la papauté »a déclaré le pape en recevant les archivistes du Saint-Siège.

Pour l’Agence France Presse (AFP) – et de nombreux journalistes – le pontificat de Pie XII est “controversé”, en raison d’un prétendu “silence”, compris comme “une complicité passive”… (lire notre article à ce sujet). Silences que le pape François lui-même avait déclaré ‘utiles’ (lire ici), Pie XII ayant sauvé 11.000 Juifs romains (lire ici). Citons aussi, par exemple, le Grand Rabbin de Roumanie, qui avait estimé à 400.000, les juifs de Roumanie sauvés de la déportation par l’œuvre de St Raphaël organisée par Pie XII… (lire ici).

« L’Eglise n’a pas peur de l’Histoire »

« L’Eglise n’a pas peur de l’Histoire », a affirmé François, en rappelant que Pie XII s’était retrouvé à la tête de l’Eglise « en un moment parmi les plus tristes et sombres du XXe siècle ». « J’assume cette décision (…), sûr que la recherche historique sérieuse et objective saura évaluer sous sa juste lumière, avec les critiques appropriées, les moments d’exaltation de ce pape et, sans doute aussi les moments de graves difficultés, de décisions tourmentées, de prudence humaine et chrétienne », a-t-il ajouté.

« Diplomatie cachée mais active »

Ces décisions « pourront paraître à certains comme une réticence et furent en fait des tentatives (…) de maintenir, dans les périodes de ténèbres les plus profondes et de cruauté, la petite flamme des initiatives humanitaires, de la diplomatie cachée mais active », a assuré le pontife argentin, précise encore l’AFP.

De nombreux Juifs ont félicité Pie XII pour son action pendant la guerre

Mais, ce que l’AFP passe totalement sous silence, c’est que de nombreux Juifs ont félicité Pie XII pour son action pendant la guerre. En effet, immédiatement après la Seconde Guerre Mondiale et durant les années qui ont suivi, des centaines de manifestations d’estime envers Pie XII ont été apportées à son égard de la part des plus hautes autorités d’Israël depuis Mme Golda Meir et le Grand Rabbin de Jérusalem, jusqu’au Grand Rabbin de Rome, Elio Toaff (lire notre article).

Une pièce de théâtre et un film… controversés eux aussi !

En 1963, en pièce de théâtre, Le Vicaire, du dramaturge allemand Rolf Hochhuth, dresse un réquisitoire contre Pie XII, créant ainsi de toutes pièces une légende noire. Ce que ne dit pas non plus l’AFP à ce sujet, et comme on l’apprendra plus tard, il s’agissait en réalité d’une opération du bloc soviétique pour déstabiliser l’Eglise catholique, sous le nom “opération siège n°12”, donné en référence aux douze Apôtres. Thèse qui sera reprise en 2002 par le réalisateur d’obédience communiste Costa-Gavras, dont la société s’appelait K.G. production, en hommage au KGB, et qui déclara, pour son film, n’avoir pas voulu s’embarrasser d’historiens… L’affiche du film, amalgamant honteusement la croix nazie et la croix du Christ, fut réalisée par Oliviero Toscani, qui fut le célèbre auteur des campagnes de pub sulfureuses et polémiques de Benetton (lire notre critique à la sortie du film).

Depuis lors, comme le rappelle l’AFP, “« des organisations juives ont dénoncé comme une forme de complicité passive l’attitude de Pie XII face à la Shoah. Alors que ses successeurs Jean XXIII (1958-1963), Paul VI (1963-1978) et Jean Paul II (1978-2005) ont été canonisés, le procès en béatification de Pie XII, relancé en 2009 par Benoît XVI, est depuis au point mort.»

« Pour beaucoup d’historiens, poursuit l’AFP, il aurait dû condamner bien plus fermement le massacre des juifs mais ne l’a pas fait par prudence diplomatique et pour ne pas mettre en péril les catholiques dans l’Europe occupée. » Elle ajoute cependant : « Une pièce de théâtre de 1963, Le Vicaire, du dramaturge allemand Rolf Hochhuth, adaptée dans le film à charge Amen du Grec Costa Gavras en 2002, a largement contribué à cette image d’un pape lâche. D’autres historiens assurent en revanche qu’il a sauvé des dizaines de milliers de juifs italiens en demandant aux couvents de leur ouvrir leurs portes. »

Notre avis : l’ouverture des archives permettra de faire toute la lumière sur ces heures tragiques de notre histoire en toute objectivité historique. Tous ceux qui cherchent la vérité historique ne peuvent que s’en réjouir, qu’ils soient historiens, journalistes, ou simples curieux : affaire à suivre…

Quand des Juifs félicitaient Pie XII pour son action pendant la guerre…

Le Pape Pie XII en train d’écrire un de ses messages de Noël pour Radio Vatican.

Loin de la “légende noire” contre Pie XII, de nombreux Juifs ont félicité Pie XII pour son action pendant la deuxième guerre mondiale. Quelques exemples.

• 1940 – Time Magazine. Albert Einstein déclare que “L’Église catholique a été la seule à élever la voix contre l’assaut mené par Hitler contre la liberté “.

• 1942 – radio-message de Noël. Le pape Pie XII évoque “les centaines de milliers de personnes qui, (…) par le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive. Le lendemain, le New-York Times salue “le Pape (qui) se place à l’opposé de Hitler.

• 13 février 1945, Israële Zolli (1881-1956), Grand Rabbin de Rome, se converti au catholicisme et prend pour nom de baptême Eugène, en hommage à Eugène Pacelli, alias Pie XII.

• 7 septembre 1945. Giuseppe Nathan, commissaire de l’Union des communautés israélites, rend grâce au souverain Pontife, aux religieux et aux religieuses qui n’ont vu dans les persécutés que des frères, selon les indications du Saint-Père (L’ Osservatore Romano, 8-9-1945).

• 21 septembre 1945. Le docteur Leo Kubowitski, secrétaire du Congrès Juif Mondial, est reçu par Pie XII afin de lui présenter ses remerciements pour l’oeuvre effectuée par l’Eglise Catholique dans toute l’Europe en défense du peuple juif. (L’ Osservatore Romano, 23-9-1945)

• 29 novembre 1945, la United Jewish Appeal envoie une délégation de 70 rescapés des camps de concentration au Vatican pour exprimer à Pie XII la reconnaissance des juifs pour son action en leur faveur. (L’ Osservatore Romano, 30-11-1945).

• 1955, à l’occasion des célébrations du 10e anniversaire de la Libération. L’Union des Communautés Israélites proclame le 17 avril jour de gratitude pour l’assistance fournie par le pape durant la guerre.

• 26 mai 1955. 94 musiciens juifs, sous la direction de Paul Kletzki, ont joué sous les fenêtres du Vatican « en reconnaissance de l’œuvre humanitaire grandiose accomplie par le Pape pour sauver un grand nombre de juifs pendant la seconde guerre mondiale »

• 9 Octobre 1958. A la mort de Pie XII, le Premier Ministre Israélien Golda Meir déclare : “Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s’est élevée pour condamner les persécuteurs… Nous pleurons un grand serviteur de la paix.”

• 10 Octobre 1958. Le Dr. Elio Toaff, Grand Rabbin de Rome, déclare : Les juifs se souviendront toujours de ce que l’Eglise catholique a fait pour eux sur l’ordre du Pape au moment des persécutions raciales. Il ajouta : de nombreux prêtres ont été emprisonnés et ont sacrifié leur vie pour aider les juifs “. (Le Monde 10.10.1958).

• 1963. M. Pinchas Lapide, consul d’Israël à Milan du vivant de Pie XII, déclare au journal Le Monde : Je peux affirmer que le pape, le Saint-Siège, les nonces et toute l’Eglise catholique ont sauvé de 150.000 à 400.00 juifs d’une mort certaine… L’église catholique sauva davantage de vies juives pendant la guerre que toutes les autres églises, institutions religieuses et organisations de sauvetage réunis “. (Le Monde le 13.12.1963). Judith Cabaud dans son livre Eugenio Zolli écrit : En examinant les statistiques, il (Lapide) met en lumière l’écart considérable entre le nombre de juifs sauvés par l’Eglise et l’ensemble des réalisations de la Croix Rouge internationale ainsi que les démocraties occidentales.

• 1964. M. Maurice Edelman, Président de l’Association anglo-juive, député travailliste, déclare : L’intervention du pape Pie XII a permis de sauver des dizaines de milliers de juifs pendant la guerre “. (La Gazette de Liège, 3 janvier 1964).

• 1975. Le Dr Safran, Grand Rabbin de Roumanie, a estimé à 400.000, les juifs de Roumanie sauvés de la déportation par l’œuvre de St Raphaël organisée par Pie XII. La médiation du Pape sauva les juifs du désastre, à l’heure où la déportation des Roumains était décidée (Pie XII face aux nazis, Charles Klein – S.O.S. 1975).

• 16 Février 2001, interview au “Weekly Standard. Le grand rabbin de New York, David Dalin, déclare que Pie XII était injustement attaqué alors qu’il peut être considéré comme “un juste, aux yeux des Juifs. Il fut un grand ami des Juifs et mérite d’être proclamé “Juste parmi les Nations parce qu’il a sauvé beaucoup de mes corréligionnaires, bien plus même que Schindler… Selon certaines statistiques, au moins 800.000 “. Il rend hommage à l’écrivain Antonio Gaspari pour son ouvrage Les juifs sauvés par Pie XII et rappelle qu’ au cours des mois où Rome a été occupée par les nazis, Pie XII a donné pour instruction au clergé de sauver des juifs par tous les moyens. Lorsqu’on a remis au cardinal Palazzini la médaille des justes pour avoir sauvé des juifs, il affirmait : “le mérite en revient entièrement à Pie XII”.

Et d’ajouter : “Jamais un pape n’a été autant félicité par les Juifs. Immédiatement après la Seconde Guerre Mondiale et durant les années qui ont suivi, des centaines de manifestations d’estime envers Pie XII ont été apportées à son égard de la part des plus hautes autorités d’Israël depuis Mme Golda Meir et le Grand Rabbin de Jérusalem, jusqu’au Grand Rabbin de Rome, Elio Toaff “.

La guerre et le Vatican, secrets de la diplomatie du Saint-Siège

La guerre et le Vatican. Les secrets de la diplomatie du Saint-Siège : ce nouveau livre nous apporte un précieux éclairage sur la question Pie XII.

 

Éclairage de notre historien Frédéric Le Moal

Avec son étude très bien documentée qu’il publie aux éditions du Cerf, Johan Ickx, directeur des Archives historiques de la Secrétairerie d’Etat du Saint-Siège, verse une pièce capitale au dossier Pie XII. Sa grande originalité repose sur la période traitée : celle de la Première Guerre mondiale.

Les accusations de complaisance du Vatican à l’égard de l’Allemagne ne concernent pas seulement la période 1939-1945. Elles ont commencé à fleurir à l’époque de la Grande Guerre et visaient le pape Benoît XV, mais aussi le brillant diplomate qui ne cessait de gravir les échelons : Mgr Pacelli, le futur Pie XII. Déjà les journalistes, les hommes politiques, les membres du clergé reprochaient au Saint-Siège un coupable silence, expression d’une germanophilie enracinée chez des prélats désireux entre autres de maintenir le très catholique empire d’Autriche-Hongrie. De 1914 à 1939, du soutien aux Habsbourg à celui aux nazis, la route était droite et bien tracée !

Or, c’est cette thèse grotesque que remet en cause, archives vaticanes à l’appui, Johan Ickx dans son passionnant et très précis ouvrage. Son travail repose sur la question des exactions allemandes exercées en Belgique lors de l’invasion d’août 1914 et dont l’incendie de la très prestigieuse université de Louvain devint le vibrant symbole.

La question des responsabilités se posa en ces termes : les Allemands agirent-ils en représailles des actions des francs-tireurs belges ou montèrent-ils une opération d’intoxication pour procéder à une destruction destinée à terroriser la population et à briser son esprit de résistance ? Se rajoutait à cela une autre problématique : celui du silence de Benoît XV devant le « martyr » de la catholique Belgique ?

Ce que démontre Johan Ickx est en fait lumineux : le Vatican fut très mal informé par la nonciature à Bruxelles tenue par Mgr Tacci-Porcelli et le diplomate Mgr Sarzana qui joua un rôle central pour convaincre Rome d’adhérer à la thèse allemande. Une contre-offensive fut menée par le recteur de l’Université de Louvain, Mgr Ladeuze, qui écrivit un long et détaillé rapport pour le pape mais qui n’arriva à Rome qu’en septembre 1915, un après sa rédaction !

Mgr Pacelli, qui occupait déjà une place importante dans le système diplomatique du Saint-Siège, s’empara du dossier et entretint des liens avec ce que Johan Ickx appelle le « club des cinq ». Ce groupe était composé de cinq personnes dont Mgr Deploige, professeur à l’université de Louvain, et exerça une pression considérable pour faire évoluer la position du Vatican en faveur de la Belgique et la détacher de l’Allemagne.

Le principal intérêt du livre est de démontrer le soutien de Mgr Pacelli à cette action, sa proximité avec les Anglais, son influence dans la mise à l’écart des diplomates germanophiles. On découvre en fait ce qu’était et ce que sera sa ligne diplomatique : « ce jeune secrétaire était pleinement acquis à la cause des Alliés – même si, comme le remarqua Mgr Deploige lui-même, il ne le laissa jamais transparaître – à condition que le sort des catholiques allemands ne soit pas entaché et que la position impartiale du Saint-Siège soit préservée. »

Bref, les archives du Vatican parlent et innocentent Pie XII.

Frédéric Le Moal

Présentation de l’éditeur

100 ans, c’est le temps qu’il aura fallu pour exhumer, ici, des documents secrets, conservés au Vatican et à Bruxelles. Ces derniers révèlent que le Saint-Siège était miné de l’intérieur dès le début de la guerre, et qu’à partir de l’année 1915, à Rome, une contre-diplomatie des Alliés agissait. Sa mission : résister à l’Allemagne. Elle pouvait compter sur la sympathie de Mgr Pacelli, futur Pie XII. Outre de clarifier le rôle de Benoît XV, à qui on a tant reproché de ne pas avoir pris position pendant la Grande Guerre, ce livre dévoile l’action menée par Pacelli, pour s’opposer à la propagande allemande et rapprocher le Saint-Siège, la Belgique, la France et l’Angleterre, c’est-à-dire les Alliés. Après un demi-siècle de débats, cet ouvrage met un terme à la querelle : plus jamais il ne sera permis d’accuser l’Église de complaisance envers l’Allemagne guerrière.

Johan Ickx, La guerre et le Vatican. Les secrets de la diplomatie du Saint-Siège (1914-1915), éditions du Cerf, août 2018, 296 p., 24 €

Le lion de Münster : un évêque allemand contre le nazisme

Mgr von Galen s’est distingué en menant l’opposition catholique aux euthanasies commises par le régime hitlérien et en dénonçant la persécution de l’Église. Extrait de la recension de David Roure pour La Croix, en attendant celle d’un de nos historiens.

Von Galen. Un évêque contre Hitler,
de Jérôme Fehrenbach,
Cerf, 2018

Surnommé le « lion de Münster », Clemens August von Galen (1878-1946) est devenu une des grandes figures de l’Eglise catholique en Allemagne à cause de sa résistance à Hitler. Il est né dans une famille nombreuse et très croyante et l’auteur de cette belle biographie se plaît à nous narrer tous les liens familiaux qui l’attachaient à de nombreuses familles germaniques aristocratiques et même princières, et parfois ce n’est pas toujours évident à suivre (quelques petits tableaux généalogiques en fin d’ouvrage auraient pu être bien utiles !) En revanche, J.Fehrenbach passe assez vite sur le quart de siècle (1904-1929) où, pourtant incardiné dans le diocèse de Münster, le jeune prêtre a servi diverses paroisses à Berlin, qui était alors à la fois « un poste d’observation de la vie parlementaire » mais aussi une « capitale en crise perpétuelle » !

Homélies virulentes contre le régime

Revenu dans son diocèse d’origine, il y sera nommé par Pie XI archevêque en 1933, juste après qu’Hitler soit devenu chancelier. Alors, « l’itinéraire de Clemens August au cours des années 1933-1942 est celui d’une ascension régulière, par degrés, vers une contestation de plus en plus ouverte du gouvernement ». C’est sur cette période-là de sa vie que, de manière assez logique,  notre biographe est le plus disert. En 1937, avec quatre autres évêques allemandes, Clau (surnom donné dans sa famille au prélat) aide le pape à rédiger la fameuse encyclique Mit Brennender Sorge, qui, par un véritable « tour de force de communication », parviendra à être lue dans toutes les paroisses catholiques d’Allemagne le dimanche des Rameaux !

C’est quatre ans plus tard que Von Galen accomplira une œuvre plus personnelle qui le fera connaître dans tout le pays : durant l’été 1941, il prononce en effet dans différentes églises de Münster trois homélies (dont le texte est fourni à la fin du présent ouvrage), longues et très virulentes contre le régime nazi, en particulier contre l’euthanasie des personnes handicapées et contre les mesures discriminatoires envers les chrétiens que mettait en place ce régime à l’idéologie néopaïenne. « Les sermons ne se répandent pas seulement par les villes et les campagnes, dans la société encore civilisée, dans le milieu des opposants actifs ou des dissidents latents, parmi les sympathisants du milieu catholique. Ils prennent aussi, parfois, la direction du front. »

« Grand regret »

Fehrenbach répond, à juste titre, aux deux questions que ne peut manquer de se poser le lecteur d’aujourd’hui, trois-quarts de siècle après les faits : tout d’abord, si Von Galen ne parle jamais ouvertement des persécutions contre les Juifs c’est qu’il croyait, comme d’autres responsables d’Église de l’époque, qu’il était plus efficace d’essayer d’en sauver quelques-uns concrètement et discrètement et que, au contraire, une critique publique aurait entraîner un acharnement encore plus meurtrier de la part des nazis ; pourtant, une fois la guerre finie, il confiera à son vicaire général son « grand regret » de ne pas avoir osé une « prise de position publique envers les Juifs après la nuit de Cristal » !

Ensuite, si Von Galen n’a plus élevé de protestation forte à partir de 1942, ce n’est bien sûr pas du tout parce qu’il se serait rallié à Hitler, mais parce qu’il pensait que cela n’aurait plus été d’aucune utilité face à un régime qui commençait à se déliter. Si les nazis n’ont pas osé l’éliminer lui-même car il était devenu très connu, il n’empêche qu’il a connu de grandes souffrances dans les dernières années de la guerre : en représailles, camp de concentration pour une quarantaine de prêtres de Münster, diocésains ou religieux (une dizaine ne reviendront pas !) mais aussi mort au front de proches parents (dont au moins cinq neveux !) et bombardement de sa cathédrale et de son évêché en octobre 1943 où lui-même sauve sa vie de justesse.

Usé par les épreuves

Une fois la guerre terminée, Pie XII, qui l’avait toujours soutenu, lui donne le chapeau de cardinal dès février 1946. Malheureusement, sans doute usé par toutes les années d’épreuve qui avaient précédé, le cardinal von Galen meurt le mois suivant, juste après son retour triomphal dans sa ville ! Quelques décennies plus tard, le 4 octobre 2005, il sera béatifié à St-Pierre de Rome (et ce fut la dernière béatification célébrée en ce lieu !) par un autre Allemand, le pape Benoît XVI !

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Quand Pie XII accueillait des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale

 

Le Vatican a dévoilé il y a quelques jours des photographies inédites de réfugiés juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Le pape Pie XII leur avait ouvert les portes de sa résidence d’été, le château de Castel Gandolfo… (source : La Croix).

Rappelons que si le grand rabbin de Rome s’est converti au catholicisme au contact de Pie XII, et qu’il a pris comme prénom de baptême celui du pape, Eugénio, ce n’est pas sans raison : si un homme, à Rome, était bien au courant des exactions commises contre les Juifs et de la protection offerte par le Vatican, n’était-ce pas justement lui ?

EN: Between 1943 and 1944, at the height of the Second World War, Pope Pius XII opened the doors of the papal residence in Castel Gandolfo to more than 10,000 displaced persons. Today, as then, the Catholic Church is on the side of those who suffer because of conflicts. Exclusive images from the Vatican Photographic Archive. ES: Entre 1943 y 1944, en plena II Guerra Mundial, el Papa Pío XII abrió las puertas de la residencia pontificia de Castel Gandolfo a más de diez mil refugiados. Hoy, como ayer, la Iglesia Católica está al lado de quienes sufren a causa de los conflictos. (Imágenes exclusivas del Archivo Fotográfico Vaticano) PT: Entre 1943 e 1944, em plena II Guerra Mundial, o Papa Pio XII abriu as portas do palácio de Castel Gandolfo a mais de 10 mil deslocados. Hoje, assim como outrora, a Igreja Católica está ao lado de quem sofre por causa de conflitos. Imagens exclusivas do Arquivo Fotográfico Vaticano. IT: Tra il 1943 e il 1944, in piena Seconda Guerra Mondiale, Papa Pio XII apre le porte del palazzo di Castel Gandolfo a più di 10.000 sfollati. Oggi come allora la Chiesa Cattolica è dalla parte di chi soffre a causa dei conflitti. Immagini in esclusiva dall’Archivio Fotografico Vaticano. #VaticanBnW #vintagephoto #awesomebnw #vatican #vaticano #CastelGandolfo #bnw #chiesacattolica #iglesiacatólica #catholicchurch #igrejacatolica #history #worldwar2 #PapaPioXII

Une publication partagée par Vatican News (@vaticannews) le

Sur les photographies rendues publiques par les archives photographiques du Vatican, on voit surtout des femmes et des enfants aux visages souriants malgré la précarité de leur situation : lits de fortune au sol, vêtements rapiécés et individus serrés les uns contre les autres à cause du manque de place.

Ces clichés inédits de réfugiés juifs ont été pris entre 1943 et 1944 au château de Castel Gandolfo, la résidence d’été des papes. Les photos ont été publiées sur le compte instagram du site Vaticannews.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, la cité du Vatican a très tôt vu arriver nombreux juifs fuyant les persécutions nazies. Le pape Pie XII veut cependant prendre des mesures d’accueil plus concrètes et fait ouvrir les portes du palais apostolique de Castel Gandolfo. Les réfugiés y sont accueillis, nourris et soignés.

Le pape prend cette mesure dans la discrétion, pour éviter de trahir le statut de neutralité du Vatican durant cette période et pour garantir la sécurité des réfugiés, exposés aux rafles sur le sol italien. Le château de Castel Gandolfo accueille ainsi près de 10 000 juifs pendant environ un an.

Réhabiliter le Vatican durant la guerre

Ces archives mettent en lumière une action méconnue du Vatican durant la Seconde Guerre Mondiale, mais relancent aussi le débat autour du pape Pie XII (1939-1958). De nombreux historiens affirment qu’il aurait refusé d’apporter une aide quelconque aux juifs durant les rafles de Rome. La signature en 2009 d’un décret par Benoît XVI donnant le feu vert à sa béatification a relancé ce débat historique.

La publication de ces clichés intervient plus largement dans le cadre de la publication des archives du pontificat de Pie XII, souhaitée par Benoît XVI puis par le pape François. Ces archives se composent de plusieurs dizaines de millions de documents. L’ouverture et la mise à disposition de ces témoignages historiques permettraient de mieux cerner les volontés de Pie XII durant la guerre.

Source : La Croix  (Asmaa Boussaha)

Le pape François prend la défense de Pie XII

Comme le rapporte Radio Vatican, ce matin au Vatican, à Sainte Marthe, le pape François a pris la défense de Pie XII en ces termes :

« En pleine guerre, combien de personnes on prit des risques, à commencer par Pie XII, pour cacher des juifs, afin qu’ils ne soient pas tués ou déportés. Ils risquaient leur peau ! Mais c’était une œuvre de miséricorde de sauver la vie de ces gens, de risquer. »

Sur son blog, le Suisse Romain, un prêtre licencié en communication de l’Université pontificale Sainte Croix à Rome, explique :

« Comme me l’a confié un expert de la communication du Saint-Siège, le pontificat du Pape François est absolument providentiel pour l’image de l’Eglise catholique. Le fait d’avoir comme décentrer l’ample message de l’Eglise, autrement dit en mettant d’avantage en lumière son message sur les réfugiés, les pauvres, les petits ou encore l’écologie humaine, permet au Pape de rappeler en tant opportun des grandes vérités. » Et d’ajouter : « nous pourrions peut-être voir dans un proche avenir la béatification de Pie XII. Le contexte polémique, largement alimenté par certains grands médias, rend encore cette initiative presque impossible. L’opinion publiée monterait au créneau. »

Souvent stigmatisé à tort comme étant soit-disant « controversé », Pie XII a fait l’objet d’une légende noire mise en place par le KGB pour discréditer la parole de l’Eglise, et démontée depuis par de nombreux historiens. Comme l’explique par exemple Jean Sévillia sur ce récent article de notre blog, « pendant la guerre, ni Roosevelt, ni Churchill, ni le général de Gaulle n’ont publiquement accusé l’Allemagne nazie d’exterminer les juifs. Dans la mesure de ce qu’il savait, Pie XII a parlé. Dans la mesure de ce qu’il pouvait, il a pris des initiatives. Il l’a fait selon les contraintes de l’époque, et selon sa nature ».

A commencer le discours de Noël 1942 (- occulté par le film Amen de Costa-Gavras qui, en 2002 a repris a son compte la légende noire, donnant malgré lui naissance à ce blog de réflexion historique -) où Pie XII évoquait les « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive », bien compris à l’époque, y compris par les nazis, comme une condamnation de la persécution contre les juifs.

La campagne contre Pie XII, une querelle posthume

jeansevillia-piexiiLe texte de Jean Sévillia ci-dessous est extrait du chapitre « L’affaire Pie XII » de son livre Historiquement correct publié en 2003 chez Perrin, livre réédité en collection de poche Tempus en 2006 avec un texte actualisé, et de nouveau publié chez Perrin dans ses Ecrits historiques de combat(*) en 2016. Cette dernière édition comprend une bibliographie actualisée sur l’affaire Pie XII. Ne sont pas reproduites ci-après les notes et références des citations qui figurent dans le livre.

En juin 1944, au lendemain de la libération de Rome, l’aumônier juif de la cinquième armée américaine témoigne que « sans l’assistance apportée aux juifs par le Vatican et les autorités ecclésiastiques de Rome, des centaines de réfugiés et des milliers de réfugiés juifs auraient péri ». Après la guerre, le Congrès juif mondial, « au nom de toute la communauté juive, exprime une fois de plus sa profonde gratitude pour la main protectrice tendue par Sa Sainteté aux juifs persécutés pendant ces temps terriblement éprouvants » ; et l’organisation offre au Vatican une somme de 20 000 dollars « en reconnaissance de l’œuvre du Saint-Siège sauvant les juifs de la persécution fasciste et nazie ». Le grand-rabbin de Rome, Israël Zolli, et sa femme se convertissent au catholicisme, au terme d’un cheminement théologique entamé dès les années 1930 ; ils choisissent pour prénoms de baptême Eugenio et Eugenia, en hommage à l’action de Pie XII en faveur de leurs coreligionnaires. En 1946, Pie XII reçoit soixante-dix-huit juifs rescapés de la déportation, venus le remercier. Moshes Sharett, futur Premier ministre d’Israël, rencontre le pape. « Je lui dis, racontera-t-il, que mon premier devoir était de le remercier et, en lui, l’Eglise catholique, au nom de la communauté juive, pour tout ce qu’elle avait fait en différentes contrées pour secourir les juifs ». Le sénateur Levi, en témoignage de gratitude pour l’action de Pie XII en faveur des juifs, fait don au Vatican d’un palais qui abrite aujourd’hui la nonciature apostolique à Rome. En 1955, l’Union des communautés juives d’Italie proclame le 17 avril jour de gratitude pour l’assistance du pape pendant la guerre. Le 26 mai de cette même année, quatre-vingt-quatorze musiciens juifs, originaires de quatorze pays, exécutent la IXe symphonie de Beethoven, à Rome, sous la direction de Paul Kletzki, « en reconnaissance de l’œuvre humanitaire grandiose accomplie par Sa Sainteté pour sauver un grand nombre de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ».

funerailles-pape-pie-xii-1958

A la mort de Pie XII, le 9 octobre 1958, la mémoire du pape est unanimement saluée. Devant l’ONU, Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères d’Israël, fait cette déclaration : « Pendant les dix années de la terreur nazie, quand notre peuple a souffert un martyre effroyable, la voix du pape s’est élevée pour condamner les bourreaux et pour exprimer sa compassion envers les victimes ». Le rabbin Elio Toaff (qui accueillera Jean-Paul II à la synagogue de Rome en 1986) proclame que « les juifs se souviendront toujours de ce que l’Eglise a fait pour eux, sur l’ordre du pape, au moment des persécutions raciales ».

En 1963, le Vicaire, la pièce de Hochhuth, lance la campagne contre Pie XII. Mais un député britannique, Maurice Edelman, président de l’Association anglo-juive, rappelle que « l’intervention du pape Pie XII a permis de sauver des dizaines de milliers de juifs pendant la guerre ». Etabli à Jérusalem, l’écrivain juif Pinchas Lapide, consul d’Israël à Milan du vivant de Pie XII, est interrogé par le correspondant du Monde. « Au lendemain de la libération de Rome, se souvient-il, j’ai appartenu à une délégation de soldats de la brigade juive de Palestine qui a été reçue par le pape et qui lui a transmis la gratitude de l’Agence juive, qui était l’organisme dirigeant du mouvement sioniste mondial, pour ce qu’il avait fait en faveur des juifs. (…) Le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l’Eglise catholique ont sauvé de 150 000 à 400 000 juifs d’une mort certaine. Lorsque j’ai été reçu à Venise par Mgr Roncalli, qui allait devenir Jean XXIII, et que je lui exprimai la reconnaissance de mon pays pour son action en faveur des juifs, il m’interrompit à plusieurs reprises pour me rappeler qu’il avait chaque fois agi sur ordre précis de Pie XII ».

Quelques années plus tard, Lapide rédige un livre – traduit en plusieurs langues – sur les rapports entre le judaïsme et l’Eglise. Après une longue enquête, il révise ses chiffres à la hausse : « L’Eglise catholique, sous le pontificat de Pie XII, fut l’instrument qui sauva au moins 700 000 mais probablement jusqu’à 860 000 juifs d’une mort certaine de la part des nazis ».

En février 2001, dans un magazine américain, un rabbin new-yorkais, David Dalin, publie un long article où il revient sur la multitude des témoignages juifs en faveur du pape, pendant et après la guerre. « Toute la génération des survivants de l’Holocauste, constate-t-il, témoigne que Pie XII a été authentiquement et profondément un Juste ». Dalin demande que Pie XII soit reconnu par Israël comme « Juste des nations », car « le pape Pacelli a été le plus grand soutien des juifs ».

L’ensemble de ces témoignages rend étranges les allégations selon lesquelles les archives du Vatican recèleraient des secrets honteux. En 1999, une commission internationale de trois historiens catholiques et de trois historiens juifs s’est réunie à Rome. Fin 2000, elle a remis son rapport au cardinal Cassidy, président du Conseil pontifical pour le dialogue avec le judaïsme. La commission a posé quarante-sept questions, à son avis non résolues, les parties juives demandant un réexamen des archives du Vatican, travail pourtant effectué de manière approfondie par les jésuites qui ont édité les Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Un refus leur a été opposé, non par principe mais pour des raisons purement techniques. Afin de désamorcer la polémique qui s’en est suivie (et qui engage d’autres enjeux, cette revendication ayant été intégrée par le gouvernement israélien dans son contentieux avec le Saint-Siège), Jean-Paul II a décidé d’accélérer les échéances : en 2003, 640 dossiers concernant les relations entre le Vatican et l’Allemagne sous Pie XI sont disponibles, et il en ira bientôt de même pour le pontificat de Pie XII. Mais selon le père Blet, il n’y a plus rien à découvrir dans les archives du Vatican.

Pendant la guerre, ni Roosevelt, ni Churchill, ni le général de Gaulle n’ont publiquement accusé l’Allemagne nazie d’exterminer les juifs. Dans la mesure de ce qu’il savait, Pie XII a parlé. Dans la mesure de ce qu’il pouvait, il a pris des initiatives. Il l’a fait selon les contraintes de l’époque, et selon sa nature. « Il a agi en diplomate, non en croisé, au risque évident de décevoir et d’être plus tard accusé », remarque très justement Robert Serrou.

Soixante ans après, les pièces historiques continent de s’accumuler, mais à décharge de Pie XII. Avec des surprises : John Cornwell, par exemple, est revenu sur sa position. « A la lumière des débats qui ont eu lieu, déclare-t-il, et des preuves qui ont été fournies suite à la publication de mon livre, je dirais maintenant que Pie XII avait une marge de manœuvre si réduite qu’il est impossible de juger les raisons de son silence pendant la guerre, pendant que Rome était sous la botte de Mussolini et occupée ensuite par les Allemands. » Aux Etats-Unis ont paru les Mémoires de Harold H. Tittmann, un diplomate américain qui a travaillé au Vatican de 1940 à 1944 et qui a souvent rencontré Pie XII. L’ouvrage confirme les efforts du Souverain Pontife pour s’opposer aux nazis et pour défendre les Juifs.

Pourquoi s’en prendre à Pie XII ? En 2002, Jean-Claude Grumberg, co-scénariste du film Amen (lequel produisit l’ouverture de ce site, ndlr), affirme que « c’est un film qui dit qu’hier c’est aujourd’hui, et qu’aucune autorité n’a autorité sur notre conscience ». Ce qui est visé à travers le pape, ici, c’est l’autorité de l’Eglise catholique. La querelle, dès lors, glisse sur le terrain philosophique : elle n’est plus historique. Et si Pie XII n’était qu’un prétexte ?

Jean Sévillia

Ecrits historiques de combat

ecritshistoriquesdecomabt-jeansevillia-piexii(*) Ecrits historiques de combat rassemble pour la première fois les trois principaux essais historiques de Jean Sévillia, actualisés et enrichis d’une préface inédite. L’auteur de l’Histoire passionnée de la France a été le premier à dénoncer le politiquement correct appliqué au traitement de notre histoire. Cette déformation idéologique du passé, inspirée par une vision réductrice de la France d’avant 1789, par un anticléricalisme systématique et par une certaine vulgate marxiste, a contribué, selon Jean Sévillia, à forger une interprétation monolithique, une doxa, à laquelle il rétorque par sa propre vision, inscrite dans la grande tradition conservatrice et appuyée sur une vaste culture historique et journalistique. Aussi ces essais enlevés et élevés ont-ils rencontré un très large public et contribué à ouvrir puis nourrir le débat sur les nœuds gordiens de notre histoire, du Moyen Âge à nos jours, en passant par la Révolution française, par le choc de 1940 ou encore Mai 68. Moralement correct (2007) complète et approfondit le précédent livre par une analyse thématique et transversale de la société contemporaine à travers la pensée dominante. Enfin, Le Terrorisme intellectuel, dont la première édition date de 2000, est volontairement placé en fin de volume, car il établit le lien entre histoire et actualité en attaquant les modes et passions successives, de 1945 à nos jours, de l’intelligentsia et du milieu médiatique qui sont dominés par la gauche – avec pour corollaire l’aveuglement devant le bilan du communisme, la préférence pour le multiculturalisme et la diabolisation de tout ce qui fait obstacle au prétendu sens de l’Histoire.

Sur l’auteur : essayiste et historien, chroniqueur au Figaro Magazine et membre du conseil scientifique du Figaro Histoire, Jean Sévillia est l’auteur de biographies et d’essais historiques qui ont été de grands succès de librairie.

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« Pie XII, le dernier des autocrates » ? (Bernard Lecomte)

dictionnaire-amoureux-des-papes-piexiiDans son Dictionnaire amoureux des Papes (2016), Bernard Lecomte consacre bien évidemment une notice à Pie XII. Rappelant sa formation de juriste et de diplomate, il dresse la liste des différents postes que celui-ci a occupé avant d’être élu au siège de Pierre. L’auteur souligne bien le paradoxe de Pie XII : pourquoi ce pape salué comme le défenseur de Rome et le sauveur de nombreux juifs bénéficie-t-il aujourd’hui d’une image de collaborateur ?

Si la notice se montre plutôt favorable à Pie XII on pourra regretter qu’il ne mentionne pas davantage les raisons de l’attaque qu’il a subi et l’orchestration de cette attaque par l’URSS. De même, comme le fait remarquer l’auteur, le pontificat de Pie XII s’est achevé treize ans après la fin de la guerre. Il est donc dommage que l’auteur ne mentionne pas les actions menées durant ce pontificat et les nombreux textes et encycliques écrits par ce pape. Certes les projecteurs braqués aujourd’hui sur Pie XII sont essentiellement consacrés au conflit mondial mais il aurait justement été utile, dans ce dictionnaire amoureux des Papes, de les détourner quelque peu de la guerre pour éclairer d’autres versants de son action.

Jean-Baptiste Noé, historien

Extrait du livre (p. 486-489) de Bernard Lecomte :

Pie Xll (1939-1958)

Le dernier des autocrates

le-pape-pie-xiiEugenio Pacelli, lui, était né pour être pape. Toute sa biographie va dans ce sens. D’abord, il est issu d’une famille qui sert la papauté depuis trois générations : son grand-père Marcantonio a fondé L’Oservatore Romano et son frère aîné Francesco fut le négociateur des accords du Latran ! Ensuite, il est romain : il a passé toute son enfance à quelques jets de pierre du Vatican, sur l’autre rive du Tibre. Enfin, c’est un surdoué : toujours premier de sa classe, bac avec mention, facilité désarmante en droit, don des langues, etc. Ajoutez à cela une foi vivace et d’avantageuses relations familiales : très tôt, il entre à la curie comme assistant du chef de la diplomatie vaticane de Pie X, Mgr Pietro Gasparri, dont il devient l’adjoint dès 1911. Il n’a que trente-cinq ans.

À ce poste, il traite d’importants dossiers — la séparation des Églises et de l’Etat en France, la préparation d’un nouveau Code de droit canonique — qui le préparent aux plus hautes responsabilités. Au printemps 1917, il est sacré évêque et envoyé comme nonce apostolique à Munich, où il plonge au cœur des tractations engagées par Benoît XV pour sortir du conflit mondial. C’est là qu’il va subir l’agression d’un commando de communistes spartakistes, en avril 1919, avant d’être bientôt transféré à Berlin où se joue, dans les salons huppés des chancelleries, le sort de l’Europe. En 1930, c’est un diplomate hors pair et un germaniste confirmé qui devient, à cinquante-quatre ans, le secrétaire d’Etat de Pie XI.

Pendant neuf ans, il sert loyalement ce pape difficile à vivre — les colères d’Achille Ratti sont légendaires — et l’assiste notamment dans la rédaction de ses encycliques de 1937 fustigeant le nazisme et le communisme. Quand Pie XI meurt en février 1939, alors que le grondement des chars hitlériens fait trembler l’Europe, personne ne doute de son remplacement par le cardinal Pacelli : celui-ci est en effet désigné par le conclave le 2 mars, en moins de vingt-quatre heures. À la satisfaction de tous les États européens, à l’exception du Reich allemand.

Le nouveau pape fait tout pour enrayer la marche vers la guerre et proclame, pour cela, la neutralité du Saint-Siège. En vain. Ses appels à la paix sont sans effet, et il ne parvient pas à dissuader Mussolini de rallier Hitler. Impuissant face à la barbarie, on lui reprochera plus tard
cette neutralité qui l’empêche — autant que sa crainte de représailles massives — de dénoncer haut et clair, après 1942, la politique d’extermination des juifs menée par les nazis.

À la fin de la guerre, Pie XII est fêté par les Romains comme le defensor civitatis de la Ville éternelle — il a activement contribué à en éviter la destruction en 1944 — et par la communauté juive comme un bienfaiteur — il a sauvé des milliers de juifs en leur ouvrant les portes des couvents et des séminaires de la région. C’est beaucoup plus tard, après la sortie de la pièce Le Vicaire à Berlin en 1963, que l’on accusera durement ce pape de n’avoir pas assez protesté contre l’Holocauste.

Cette accusation est-elle injuste ? La question n’est pas simple, et il serait présomptueux de la traiter ici en quelques lignes. Faire de Pie XII, germanophile convaincu, un antisémite ou un pronazi avéré est contraire à la réalité. De même que l’accuser de partialité ou de pusillanimité. Mais que sa voix puissante ait manqué, à l’époque, n’est
pas contestable non plus, comme l’a magnifiquement écrit dès 1951 Fécrivain François Mauriac dans sa préface au Bréviaire de la haine de Léon Poliakov :

Nul doute que Poccupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles et que le silence du pape et de sa hiérarchie n’ait été un affreux devoir; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié, et quelles qu’aient été les raisons de leur silence.

Après avoir tenu la barre de l’Église pendant ces cinq ans de fracas et de drames, Pie XII régnera encore pendant treize années. Comme un ascète au visage émacié, au port altier, aux gestes hiératiques, à la voix théâtrale. Comme un autocrate qui ne jugea pas utile de remplacer son secrétaire d’État, Mgr Maglione, décédé en 1944. Comme un solitaire sûr de sa valeur et de son jugement, juste entouré de quelques proches parmi lesquels sa gouvernante, la célèbre sœur Pascalinafl qui Passistera jusqu’à sa mort dans sa résidence de Castel Gandolfo, le 9 octobre 1958.

Ses obsèques, très émouvantes, donnèrent lieu à l’un des plus grands rassemblements populaires de l’histoire du Vatican. À ce moment-là, personne n’imaginait que ce grand pape deviendrait, quelques années plus tard, un extraordinaire sujet de polémique…

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Témoignage inédit sur le plan d’Hitler pour enlever Pie XII

PieXII-oiseauAntonio Nogara raconte, dans le journal officiel du Vatican, L’Osservatore Romano, en italien du 6 juillet 2016, « cette nuit de 1944… quand le substitut se précipita chez le directeur des Musées du Vatican ». Les alliés venaient de confirmer le plan de Hitler d’enlever Pie XII, déjà connu du pape grâce à l’ambassade d’Allemagne. Un témoignage oculaire important et inédit, traduit intégralement par Constance Roques pour Zenit, et reproduit ici.

Dans la Rome, « ville ouverte » de 1943 et 1944, le langage habituel recourait, avec une grande fréquence, aux mots s’éloigner, s’éclipser, se tenir en embuscade, se cacher, échapper, disparaître, en référence aux personnes, et cacher, masquer, camoufler, dissimuler, en référence aux choses ; des verbes qui se confrontaient aux noms d’arrestations, déportations, razzias, coups de filet, perquisitions et séquestrations, termes révélateurs de la situation difficile d’alors.

Malgré l’afflux de personnes déplacées en quête d’une aide et d’un refuge, la Ville surpeuplée semblait presque déserte. Promenades, réceptions et divertissements en général quasiment abolis ; les « sorties », parfois à la limite de l’aventure, étaient destinées à la recherche du strict nécessaire à repérer le plus près possible, en empruntant de préférence les chemins, ruelles et petites places où la contiguïté des magasins, porches et bifurcations offraient de plus grandes possibilités de se dissimuler ou des échappatoires.

Le soir, tout le monde à la maison, autour de radios grésillantes, de portée limitée ou troublée, le volume au plus bas, en quête d’informations, ou engagé, avec des proches et des voisins d’immeubles, dans des parties prolongées de « briscola », de « scopa » (jeux de cartes populaires, ndlt) et de jeux similaires, mais toujours l’oreille tendue pour percevoir le danger imminent dans le son suspect du pas cadencé d’une ronde, un ordre militaire sec, le bruit d’un véhicule, un coup de feu…

Les rassemblements indispensables pour des raisons vitales, prompts à se dissoudre au premier signal d’alarme, se formaient à l’abri des cantines publiques et des paroisses qui distribuaient des rations fournies par le vicariat ou par le Cercle de Saint Pierre qui, grâce à la générosité de la Société générale immobilière et à ses camions protégés par les drapeaux du Vatican – certains étaient aussi mitraillés, faisant des victimes parmi les chauffeurs – se trouvaient en Italie centrale (Ombrie et Toscane).

Dans l’attente des tours, l’anonymat et le caractère occasionnel des rencontres favorisaient les échanges de conversations de circonstance, banales et circonspectes, dans lesquelles la patience forcée commune se créait des moments d’exutoire par des interjections dont l’hyperbole sarcastique masquait souvent la protestation. Parmi toutes celles qui m’ont été rapportées, je fus frappé alors par celle de quelqu’un qui, racontant avoir assisté à des coups de filet systématiques et à des disparitions de parents et de connaissances, hasarda, d’un ton sournois : « il ne manquerait plus qu’ils nous emmènent le pape ! » L’expression, à la limite de l’imaginable, aurait eu l’effet voulu en se référant à la Coupole ou au Colisée mais, avec l’allusion au pontife, elle obtenait la plus grande efficacité, comme une malédiction dans la douleur, l’humiliation et l’effarement, réveillant dans le subconscient, croyant ou non croyant, la question angoissée : mais qu’en serait-il de Rome sans le pape, centre du christianisme ?

Le tourbillon des événements ne me détourna pas du souvenir de cette boutade, jaillie ingénument telle une effusion dans un moment de colère, mais pas si invraisemblable ni infondée du tout. Quelques semaines plus tard, le hasard allait m’en donner une preuve personnelle inattendue.

En 1921, étant donné les multiples charges qui étaient confiées à mon père Bartolomeo, outre la direction générale des Musées, le pape Benoît XV lui accorda, privilège convoité et exceptionnel pour un laïc marié avec des enfants, d’habiter dans le sacré Palais apostolique qui, avec les Musées, la Bibliothèque, les Archives et une partie circonscrite des jardins actuels, complétait le territoire du Vatican avant le Concordat et le traité du Latran de 1929. En dépit des meilleures dispositions de la part des officials compétents, l’exiguïté des lieux rendait difficile le repérage de locaux habitables et adaptés à un usage familial ; après plusieurs mois de recherche, l’attribution tomba sur un ensemble de salles abandonnées du Secrétariat des Brefs, donnant par deux amples baies vitrées sur le centre du bras central de la Troisième Loge, avec par derrière des chambres et des couloirs qui donnaient sur le corridor du Triangle. L’accès était à côté de l’ascenseur, qui fonctionnait à l’eau à cette époque et servait aussi les autres « loges » de la Cour Saint Damase.

Quand la Secrétairerie d’État était fermée, la Troisième Loge déserte devenait un déambulatoire idéal avec vue sur Rome d’un bout à l’autre, par beau temps comme par mauvais temps. Mes parents en profitaient le soir après le repas ; souvent je les rejoignais et plus d’une fois je les trouvai en train de converser avec Monseigneur Giovanni Battista Montini qu’ils rencontraient alors qu’il sortait, bien au-delà des horaires, de la Secrétairerie d’État pour rentrer dans son logement situé au dos de la Première Loge, non loin de l’appartement Borgia.

Les contacts de mon père, pour raison de travail, avec Mgr Montini étaient presque quotidiens et les rencontres vespérales répétées, devenues habituelles avec les années, avaient aussi pris une empreinte familière pour ma mère et pour moi. À part l’heure – il devait être vingt-trois heures – je n’éprouvai donc pas de surprise particulière lorsqu’à un moment avancé de la soirée, en plein hiver 1944, entre la fin janvier et les premiers jours de février, ayant entendu la sonnette de l’entrée, je me trouvai face à Mgr Montini qui, entrant rapidement et fermant immédiatement la porte dans son dos, me dit qu’il « devait » rencontrer « le professeur » d’urgence.

Embarrassé de me trouver en robe de chambre et en pantoufles, je le priai de s’asseoir dans le studio-bibliothèque et je courus chez mon père qui était déjà au lit sous deux lourdes couvertures, son bonnet de nuit sur la tête et un édredon sur les pieds. Le chauffage avait été interdit par manque de charbon et par respect pour les sacrifices imposés aux Romains par les circonstances ; la chambre, exposée au nord, était particulièrement froide.

Par les temps qui couraient, surpris mais non contrarié compte tenu du caractère d’urgence manifesté par un personnage connu pour sa discrétion, mon père se rhabilla prestement. Je ne me souviens pas comment je me suis occupé de notre hôte illustre jusqu’à ce que, plus rapidement que prévu, mon père apparaisse ; après un bref conciliabule entre eux deux, ils sortirent à la hâte : mon père emmitouflé tenant à la main le lourd trousseau des clés du Musée et de la Bibliothèque, Mgr Montini avec une torche électrique qu’il avait posée sur un coffre dans l’entrée, torche du type de celles dont étaient dotés les pompiers pour leurs rondes nocturnes.

Préoccupé pour la santé de mon père plus que pour les motifs de cette excursion qui avait clairement pour objet les musées, j’attendis avec ma mère le retour qui advint au bout de presque trois heures. Mon père, qui paraissait très éprouvé et transi, nous rassura laconiquement et, renvoyant le compte-rendu à de meilleures heures, se mit au lit avec détermination et l’air préoccupé.

Ce n’est que le lendemain après-midi qu’avec la recommandation de maintenir le secret absolu, mon père nous révéla que l’ambassadeur du Royaume-Uni, sir Francis d’Arcy Osborne, et le chargé d’Affaires des États-Unis, Harold Tittmann, avaient averti ensemble Mgr Montini qu’ils avaient eu vent, par leurs services militaires d’information respectifs, d’un plan avancé du Haut Commandement allemand pour capturer et déporter le Saint-Père sous le prétexte de le mettre en sécurité « sous la haute protection » du Führer. Auquel cas, considéré comme imminent, les forces alliées interviendraient immédiatement pour bloquer l’opération, y compris par des débarquements au nord de Rome et un lâcher de parachutistes. Il fallait par conséquent préparer aussitôt un refuge secret où le Saint-Père serait introuvable pour le temps strictement nécessaire, deux ou trois jours, à l’intervention militaire.

Telles étaient la substance et la portée de la démarche diplomatique anglo-américaine, confidentiellement exposée par Mgr Montini à mon père, mobile exceptionnellement dramatique de l’excursion nocturne, qui devait naturellement être gardée secrète. C’est dans ce but que, toujours selon le récit de mon père, la recherche commença cette nuit-là, de la Galerie lapidaire à l’escalier de Bramante et, de là, dans les locaux de la vieille Direction des Musées et annexes, autour de la Grande Niche, et de la cour octogonale jusqu’à la Cour de la Pomme de pin, sans négliger les pièces mineures servant de dépôts, débarras, vestiaires à adapter éventuellement ; mais malheureusement, la recherche autour de ces locaux s’avéra négative.

Excluant a priori, pour sa trop grande visibilité, la Pinacothèque et le bâtiment attaché à la nouvelle entrée, partiellement habité, et excluant les magasins des Marbres dont la structure les rendait inhabitables, une pause s’imposait. La recherche, jusqu’alors décevante, fut étendue à la Bibliothèque qui, ne présentant pas de solutions internes, inspira cependant à mon père, qui y avait travaillé plus de dix ans comme « scrittore » au début du siècle, l’idée de visiter aussi la Tour des Vents contiguë et la visite confirma les attentes.

La grosse tour massive et élégante, en état de semi-abandon, se révéla contenir un dédale de pièces, de couloirs, d’escaliers et de petites échelles, un mini-labyrinthe dans un emplacement favorable pour un trajet couvert et rapide à parcourir. Mgr Montini en sembla convaincu et conclut l’extraordinaire galopade en rentrant à la maison.

Il ne fait pas de doute qu’il s’est bien agi d’une galopade, vu le rythme de marche que Mgr Montini avait imprimé dans la fougue de sa recherche et auquel mon père, qui avait trente ans de plus que Montini, résista bien (Bartolomeo Nogara avait alors presque 76 ans, Montini 46). Mon père rappelait aussi que son illustre compagnon de galopade, malgré l’angoisse de la recherche, manifestait de temps en temps de brefs commentaires sur la beauté suggestive des œuvres d’art entrevues par intermittence dans un rayon de lumière, au cours de cette rapide recherche. Quant au choix définitif du refuge, mon père était personnellement convaincu du caractère improbable de la solution d’y recourir, s’agissant d’un expédient précaire, d’une sécurité relative et d’une validité dans le temps très réduite. Il avait aussi proposé à Mgr Montini un plan alternatif en réserve, à savoir d’étendre la recherche à la basilique Saint Pierre, avec ses tenants et ses aboutissants, souterrains compris, comme siège peut-être plus sûr dans la fâcheuse hypothèse de la séquestration du Saint-Père. Mon père conclut le compte-rendu, nous fixant d’un regard plein d’amour, par la phrase « Que Dieu nous aide », invocation qui était aussi une invitation : « Ne me posez pas d’autre question ».

Un long silence s’ensuivit, ma mère anéantie entre incrédulité et effarement, moi surpris par la tournure que prenaient à l’improviste des événements qui demandaient la recherche immédiate de solutions certainement à haut risque personnel, y compris pour les amis que nous avions aidés à se cacher au Vatican et que nous ne voulions pas abandonner. Outre le sort malheureux et humiliant du Saint-Père à qui nous étions liés par l’affection et la dévotion, planait sur nous la pensée oppressante qu’une visite des SS ne serait bénéfique pour personne, réfugiés juifs et non juifs, avec les mesures de rétorsion possibles sur les résidents ecclésiastiques et laïcs. Quelques semaines agitées se passèrent dans l’attente spasmodique autant que vaine de développements réconfortants de l’Opération Schingle, étant donné l’enchaînement d’informations contradictoires provenant de diverses sources autorisées elles aussi.

Je me souviens ensuite comme d’un jour de grand soulagement de celui où mon père, rentrant à la maison après une de ses visites presque quotidiennes à la Secrétairerie d’État, nous confia que le plan d’Hitler était déjà connu depuis longtemps du Vatican qui avait été alerté par des indiscrétions privées allemandes de personnes hostiles au plan en question. L’ambassade d’Allemagne elle-même aurait souligné à Berlin les inévitables réactions négatives parmi les populations catholiques, y compris dans les différents pays neutres. La folle opération redoutée n’aurait pas lieu grâce aux prises de position internes des autorités diplomatiques allemandes à Rome. Il est cependant certain que les appréhensions pour la sécurité du pontife ne prirent fin qu’après l’abandon de Rome par l’armée allemande.

La solution pacifique à cet événement ne dissipa nullement certains motifs de perplexité qui l’accompagnèrent et que nous ne pouvons négliger, puisque nous en parlons. Il est hors de doute que les informations apportées par les deux ambassadeurs alliés étaient d’une gravité telle, même par rapport à ce qui était déjà su, qu’elle incita Mgr Montini à s’activer aussitôt pour faire face immédiatement, à l’improviste, à une situation d’urgence. Il est aussi impensable que Mgr Montini n’ait pas aussitôt informé de la démarche diplomatique le cardinal Luigi Maglione, alors secrétaire d’État, sans exclure des consultations plus larges et plus hautes. L’intervalle d’environ quatre heures, entre ses remerciements aux deux ambassadeurs et la solitaire visite-intrusion chez Bartolomeo Nogara, trouverait son explication dans ces consultations internes préalables à la Secrétairerie d’État. L’assurance d’une intervention immédiate qui aurait libéré le pontife en l’espace de quelques jours firent sans doute affleurer des motifs d’incertitude et de scepticisme quant au très bref délai annoncé pour l’intervention militaire, comme sur la possibilité de s’opposer aux éventuels soldats allemands qui, certainement bien entrainés et préparés dans ce but, auraient agi à coup sûr en une demi-heure ou à peine plus.

Avec du recul, en reparlant de cette excursion nocturne avec les doutes qui l’accompagnèrent, mon père exprima sa conviction qu’en cette circonstance Mgr Montini, quelles que fussent ses estimations personnelles, s’acquittait d’un devoir avec les scrupules et le zèle qui le caractérisaient. Dans la situation dramatique de ces mois, la dénonciation conjointe des ambassadeurs des deux plus grandes puissances alliées ne pouvait en aucune manière être ignorée. Heureusement, l’exécrable événement fut conjuré, épargnant l’histoire de pages plus douloureuses que celles qu’elle avait déjà écrites en ces temps-là. Je considère aujourd’hui pratiquement partagée par tous la conviction exprimée par mon père que Pie XII, en raison de son sens élevé de la dignité, du caractère fort dont il a fait preuve en diverses circonstances et du sens élevé de l’honneur qui a toujours accompagné son magistère, n’aurait jamais admis de compromis en négociant sa propre sécurité contre des solutions incompatibles – même minimes – avec la dignité et le prestige du pontife et de l’Église.

L’évocation de souvenirs de cette période vécue intensément réveille encore en moi des émotions apaisées comme celle des amples baies vitrées de la Troisième Loge qui tremblaient au grondement cadencé des coups de canon sur le front, désormais proche des « Castelli Romani », annonçant des temps nouveaux qui allaient bientôt frapper à nos portes.