L’Eglise, au cœur de la nouvelle évangélisation

Un texte de Mgr Rey encourageant l’opération Pie XII.

Comment « être dans le monde sans être du monde » ? (Jn 17) Tel est l’enjeu du positionnement de l’Eglise. S’agit-il de s’organiser en ghetto, en camp retranché, en essayant de bégayer le passé ? Face aux dures conditions de l’engagement social et économique, devenus minoritaires, les chrétiens seraient-ils tentés par la recherche des replis sécuritaires comme pour échapper aux défis d’un monde menaçant ou indifférent ? Faut-il céder à la logique de l’opinion publique, si vite manipulable, qui voudrait ramener le Credo dans les limites de ce qu’elle en comprend ? Enoncer une foi consensuelle et acceptable par tous ? Le chrétien est dans le monde sans se « rendre » au monde. Il y est envoyé en mission. Sa vocation l’appelle à déborder toute inclusion et tout rapatriement dans le monde en s’enfermant dans son immanence. Le chrétien n’est pas « du monde » (au sens grec de « siècle »), c’est-à-dire du coté de ceux qui ont refusé d’entendre la voix du Christ (1 Jn 4, 5-6), parce qu’ils ne sont pas consacrés à la Vérité du Christ (Jn 17, 19). L’Evangile, en raison de sa nouveauté, se trouvera toujours en décalage avec le monde vieilli par le péché.

L’Eglise n’est donc pas là pour enregistrer et épouser une inexorable évolution des mœurs. Elle n’est pas tenue de suivre la ligne du « parti » car son seul parti est la reconnaissance de l’humain comme visage de Dieu. Certes, elle n’impose pas ses vues avec violence, mépris, dédain d’autrui. Elle s’obstine au contraire à vouloir mieux comprendre et investiguer le sens du tracé humain dans le respect de l’opinion d’autrui et sans prétendre régenter les consciences. A l’instar des prophètes de l’Ancien Testament, elle dénonce à temps et à contretemps toute violence lorsque la transgression offense la dignité de la personne humaine et porte atteinte à la véritable altérité entre les êtres, condition de toute forme de communion. Son autorité et la force de son espérance lui viennent d’un Autre qu’elle-même. Sans doute, à l’heure où les repères éthiques et anthropologiques sont brouillés, l’Eglise doit-elle retrouver le courage, le ton et surtout la liberté pour parler à notre monde contemporain de manière « prophétique ». Accepter de se situer en décalage du prêt à penser et des conformismes dans lesquels les modes et les médias enferment leur public ou leur clientèle. L’Evangile est un cri de révolte contre toutes les formes d’idolâtrie et de manipulation qui avilissent la personne humaine, créée par Dieu et pour Dieu. Les chrétiens doivent souvent accepter d’être mal compris. A la suite du Christ, ils se trouvent placés, « mis à part » dans une posture de résistance spirituelle qu’ils ont souvent oubliée. Mais ont-ils tous les moyens spirituels et communautaires de tenir durablement une telle position ?

Par clientélisme et électoralisme, aujourd’hui les pouvoirs (politiques, idéologiques, médiatiques…) cherchent dans le regard de leurs sujets l’assurance et la caution de leur existence. On assiste à la crise de l’autorité. Celle-ci est l’otage de l’obsession de la proximité : se contenter de ressembler à ceux dont on a la charge. C’est dans ce contexte socio-psychologique de crise de l’autorité que la voix de l’Eglise doit se faire entendre.

Dans cette perspective, l’Eglise doit investir et parfois récupérer des espaces d’expression qu’elle avait désertés (médias, débats publics…..) Sa présence institutionnelle et son inscription sociale sont en jeu face au processus de privatisation de la foi dans lequel on tend à la circonscrire. En un temps où l’émotionnel devient envahissant, le risque existe d’en rester à une foi de l’intime et du ponctuel et de sa rapatrier dans son propre univers. L’Eglise représente numériquement la plus grande « association » dont les membres se réunissent régulièrement chaque dimanche et dont beaucoup prennent une part active, individuellement et collectivement, à la vie de notre société.

Le chrétien est un homme, pas simplement « dans » l’Eglise, mais « de » l’Eglise. A juste titre, beaucoup l’identifie à elle. Et toute critique concernant l’Eglise l’atteint en retour. Il souffre avec elle des maux intérieurs à elle. Rien de ce qui la touche ne le laisse indifférent ou détaché. Il a partie liée avec elle. Elle est sa patrie. Sa terre nourricière. Elle a ravi son cœur. Il est prêt à donner sa vie pour elle, comme le Christ l’a fait pour son Corps, car elle est la matière du Royaume qui vient.

Il s’enracine dans son sol. Le chrétien est riche de ses richesses. Il apprend d’elle à vivre, et pour elle, à mourir. Grâce à elle, il lit l’Ecriture. Il aime son passé au point qu’il l’assume. Il partage ses attentes, son expérience. A Paris, j’ai connu le drame d’un ami, universitaire qui m’avait annoncé qu’il quittait l’Eglise. Au soir de son départ, il me confiait « Désormais, je ne suis plus qu’un professeur, c’est-à-dire, un homme seul ». Réflexion pathétique et si juste d’un homme qui venait de quitter sa Famille, sa Maison, et qui quelque part, se trouvait en situation d’exil et d’errance !

Oui, celui qui entend du fond de son être l’appel de Dieu et s’y livre tout entier, comprend alors qu’aucune amitié, qu’aucun amour humain, qu’aucune recherche spirituelle, intellectuelle ou artistique, qu’aucune autre aventure humaine, ou qu’aucun groupement humain ne peut assouvir la soif de communion que l’Eglise a pour vocation d’étancher. Nous sommes faits pour l’Eglise. Toute autre expérience apparaît vite décevante, impuissante à arracher l’homme à une solitude qui se creuse au fur et à mesure que l’on se refuse ou que l’on se prive de cette communion.

En effet, Dieu ne nous a pas fait pour accomplir une destinée solitaire, mais pour être introduits ensemble dans la vie Trinitaire. Et ce rassemblement trinitaire commence ici bas dans l’Eglise.

Elle est la mystérieuse extension de la Trinité dans l’histoire des hommes. A elle, nous sommes incorporés par le baptême. Elle nous prépare à cette récapitulation de toute l’humanité en Dieu. Elle nous y fait déjà participer.

Cette Eglise « pleine de la Trinité » (Origène), le chrétien la voudrait plus active, plus pure, plus proche de la vie des hommes, des femmes, des jeunes, plus éloignée de toute compromission avec le monde, plus sainte, même si elle l’est déjà car le Christ habite en elle. Mais, il n’est pas possible de réformer l’Eglise sans commencer par soi, ni sans aimer l’Eglise, ou encore en s’enfonçant dans une critique systématique à son endroit, en s’en prenant à sa doctrine, à sa discipline, à sa hiérarchie. On peut sombrer alors peu à peu dans une dépression, une amertume, et cultiver une aigreur schizophrène : d’un côté se dire serviteur de l’Eglise, et de l’autre la railler ou la condamner.

C’est à cette œuvre de discernement que se livre le rabbin Dablin. Il investigue de façon originale et critique l’histoire de l’Eglise et nous fait redécouvrir, à frais nouveaux, une de grandes figures de son Magistère : le pape Pie XII. En son temps, le Souverain Pontife sut dénoncer avec lucidité et courage les fausses utopies qui ensanglantèrent le XXe siècle : la barbarie nazie et le communisme athée. Au l’aube du troisième millénaire, puissions-nous tirer les leçons de l’Histoire. Le refus de Dieu conduit inéluctablement à la négation de l’humain.

+ Dominique Rey
Evêque de Fréjus Toulon
18 mai 2007

1 réflexion sur « L’Eglise, au cœur de la nouvelle évangélisation »

  1. Bruno

    Quelle joie de voir un de nos pasteurs écrire un tel texte…

    Merci Mgr Rey de nous redonner le sens et le goût de l’Eglise !

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