Pie XII et Le Monde : quelques précisions

Un éditorial du journal Le Monde consacré à Pie XII

Dans son éditorial du 22 décembre 2009, le journal Le Monde attaque vigoureusement la décision de Benoît XVI (qualifié de « pape allemand »…) de proclamer les vertus héroïques de son prédécesseur Pie XII.

Nous nous permettons d’apporter quelques précisions.

Passons sur l’erreur de date de nomination de Mgr Pacelli comme secrétaire d’Etat de Pie XI, fixée par l’article en 1933 alors que c’est en 1930. Ce n’est donc pas « au moment de l’accession de Hitler au pouvoir » qu’il parvient à cette charge mais avant. Le chiffre de 477 juifs italiens hébergés au Vatican aurait pu être accompagné de celui des quatre mille personnes sauvées en tout dans la Rome occupée par les Allemands, en grande partie par les institutions religieuses.

Plus délicate est l’affirmation suivante. Pie XII est accusé d’avoir abandonné le projet d’encyclique que Pie XI préparait pour condamner le racisme et l’antisémitisme. C’est indéniable, sauf que la confrontation entre les documents préparatoires (auxquels se limite cette fameuse « encyclique ») et la première encyclique de Pie XII, Summi pontificatus (20 octobre 1939), prouve indubitablement que les premiers ont inspiré, dans une très large mesure, la seconde (Georges Passelecq, Bernard Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Eglise face à l’antisémitisme, Paris, La Découverte, 1995).

Beaucoup plus grave est la critique selon laquelle « le diplomate a pris le pas sur le prélat et a ménagé l’Etat nazi ». On retrouve ici deux thèses, celle selon laquelle Pie XII aurait d’abord défendu les intérêts diplomatiques du Vatican plutôt que de sauver des vies, puis celle d’un pontife proche du national-socialisme et attaché à préserver le régime hitlérien contre le communisme et l’URSS.

L’éditorialiste fait ici un pas de dix ans en arrière et rejoint la thèse de John Cornwell (Le pape et Hitler, Albin Michel, 1999; son titre anglais est beaucoup plus explicite, The Hitler’s pope). Tout le travail historiographique qui a réfuté cette thèse d’autant plus absurde que Cornwell lui-même l’a abandonnée et qu’elle est contrecarrée par les archives vaticanes du pontificat de Pie XI (les fameuses archives vaticanes…) est ainsi passé par pertes et profits. Jamais Pie XII ne chercha à ménager l’Etat national-socialiste dont il déteste l‘idéologie et qui le lui rend bien. Il fut même impliqué en 1940 dans un complot visant à éliminer Hitler, allant ainsi jusqu’à l’extrême limite de ce qui était permis au Souverain Pontife. Les livres évoquant cette question sont pourtant innombrables (Citons à titre d’exemples Andrea Tornielli, Pie XII, Perpignan, Tempora, 2009; Owen Chadwick, Gran Bretagna e Vaticano durante la seconda guerra mondiale, Edizioni San Paolo, Roma, 2007).

N’est-ce pas Mgr Pacelli qui écrit, le lendemain de la tentative de putsch d’Hitler en 1923, que « le nationalisme est la plus dangereuse des hérésies de notre époque »? (Andrea Tornielli, Pie XII, Perpignan, Tempora, 2009)

L’attaque sur son silence d’après la guerre ne tient pas davantage, chacun sachant que la spécificité comme l’ampleur de la Shoah n’ont vraiment été saisies qu’à partir des années 1960.

Enfin, l’éditorialiste rappelle qu’il faut attendre Jean XXIII et le Concile Vatican II pour que soit amorcé le rapprochement entre les mondes chrétien et juif, et que soit abandonnée la notion de peuple déicide. C’est incontestable. Mais le problème se situe dans l’esprit manichéen qui imprègne cette évocation. Rappelons en effet que Jean XXIII et Paul VI, que l’on peut difficilement qualifier de « conservateurs », ont constamment défendu la mémoire de leur prédécesseur et ont très souvent inscrit leurs pas dans les siens. Le pape Roncalli, qui sauva plusieurs juifs pendant la guerre, n’a jamais caché avoir agi sur instructions de Pie XII et selon ses vœux.

L’article s’achève sur une demande d’ouverture des archives vaticanes, sur une attaque contre les précédentes décisions « contestables » de Benoît XVI et sur une sentence moraliste contre le « silence coupable » de Pie XII. Les lecteurs de l’article publié le 28 décembre sur le blog, « Les médias et Pie XII » y verront peut-être une confirmation des analyses qui y sont développées.

7 réflexions au sujet de « Pie XII et Le Monde : quelques précisions »

  1. Nicolas

    Bonjour,

    Si j’ai bien compris, il existe au Vatican des archives encore « fermées », alors que celles qui ont été ouvertes depuis les années 1960 ont donné lieu à un travail historique abondant. On parle beaucoup des premières, on semble en attendre beaucoup. Quel est l’enjeu des archives qui restent à ouvrir ?

    Pouvez-vous m’expliquer lesquelles ont été ouvertes et lesquelles restent à ouvrir ? Les livres qui ont été écrits – je pense à celui du père Blet – s’appuient-ils sur des archives ouvertes ? Quelles sont les conditions d’accès à ces archives ?

    Merci

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  2. Gagarine

    Et encore, c’est du light : il faut lire l’article du New-York Time « Vatican Defends Status of WWII Pope » (http://www.nytimes.com/2009/12/24/w…)
    Extraits :
    – « The decision by Benedict — a German who was an unwilling member of the Hitler Youth — to move Pius closer to sainthood was the latest in a series of controversies. It came less than a year after he revoked the excommunication of a schismatic bishop who had denied the scope of the Holocaust, an act that caused the pope and the Vatican to issue a series of extensive clarifications. « 
    => perversion du journaliste absolument infâme, voire raciste : on rappelle insidueusement la nationalité allemande du Pape et qu’il fut enrôlé dans la HJ (tous les Allemands nés avant 1945 sont des horribles nazis, c’est bien connu), plus l’affaire Williamson : sous-entendu à peine subliminale : voyez comment ce Pape qui réhabilite des figures pro-nazis ne peut être que nazi lui même. Allemand + Williamson + Pie XII, l’affaire est entendue.

    Viens ensuite le coup pied de l’âne :
    « The legacy of Pius is particularly sensitive for the Jewish community in Rome. More than 1,000 of its members were rounded up in 1943 and deported to Auschwitz. Documents in the Vatican archives indicate that Pius knew of the deportation and did not act to stop it. »
    S’il y a un point pourtant sur lequel tous les historiens sont d’accord, c’est sur cette rafle de 1943 à Rome. Tous les documents montrent que c’est par la prompte réaction de Pie XII que le pire a été évité. Bref, de la pure propagande au pire, de l’ignorance crasse et coupable au mieux. Quid des milliers d’autres qui ont survécu ?

    Puis, après avoir bien soufflé sur les braises, histoire de rallumer une polémique qui fait pschitt, une voix modérée en guise de conclusion :
    « In a statement, the chief rabbi of Rome, Riccardo Di Segni, said he welcomed the Vatican’s statement. “Certainly the historical evaluation remains open and controversial,” Rabbi Di Segni said. “But the Vatican’s understanding of requests to open all paths to research is significant.”
    On note cependant qu’une fois plus, on tient absolument à ce que l’action de Pie XII soit sujette à « controverse ». Cela fait bien longtemps que pour les historiens sérieux, elle ne l’est absolument pas – à moins que sauver des Juifs puisse être matière à controverse pour eux… La seule controverse réelle est celle qui sous-tend les intentions de ceux-là mêmes qui créent cette controverse Pie XII.

    Pour Nicolas : ont été publiés, à la demande de Paul VI je crois, les Actes et Documents du Saint-Siège relatif à la Seconde Guerre Mondial. Il s’agit de 11 volumes publiés sur vingt ans, préparés par un nombre restreint de personne – dont le père Blet – ayant eu accès à ces fameuses archives. Mais ces archives ne sont toujours pas classées et disponibles à la communauté des chercheurs.
    Donc ce qui reste à ouvrir, c’est la période concernant le pontificat de Pie XII et qui commence en 1939.

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  3. Laurent

    @Nicolas. En réponse à votre question, les archives du Vatican sont ouvertes jusqu’à la fin du pontificat de Pie IX, en tout cas en ce qui cocnerne la nonciature en Allemagne (dont la première partie jusqu’en 1930 a été assumée par Mgr Pacelli), puis toute la période jusqu’à fin 1939 lorsque Pacelli était cardinal secrétaire d’Etat. Il reste encore à ouvrir les archives du pontificat de Pie XII (1939-1958) qui se fera soit d’un bloc (les 19 ans), soit jusqu’en 1945, soit enfin avec certaines nonciatures prioritaires (Allemagne, France, Europe de l’Est, etc). Ces archives ont déjà été dépouillée par les quatre jésuites historiens qui ont publié jusqu’en 1981 une dizaine de volumes des actes et documents du Saint-Siège sur la deuxième guerre mondiale. Le R.P. Pierre Blet sj est d’ailleurs décédé le 29 novembre 2009 après avoir infatigablement défendu la mémoire de Pie XII. Il était persuadé que si des documents nouveaux où qui n’avaient pas été retenus pour publication devaient être découverts, il ne feraient qu’aller dans le sens de la défense de l’attitude de Pie XII et non en renforcement de la « légende noire » propagée par Hochut.
    Ce qu’il supposait s’est d’ailleurs vérifié pour la période lors de laquelle Pacelli était secrétaire d’Etat. Toutes les découvertes n’ont fait que confirmer son attitude résolument hostile au nazisme et au fascisme. Il est à parier qu’il en ira de même avec les archives de la deuxième guerre mondiale dont la décision d’en publier des extraits de façon précoce a été prise par Paul VI qui a exercé durant la guerre la quasi fonction de secrétaire d’Etat avec Mgr Tardini. Donc, si Paul VI a décidé de confier ce mandat aux quatre experts jésuites, il l’a fait aussi pour couper court aux légendes et mauvaises interprétations de Hochut puis de Friedländer.
    Enfin, pourquoi un si long délai: Eh bien parce que l’Eglise n’a pas comme mission première d’ouvrir ses archives et que la classification, l’indexation, la reliure des documents occupe que quelques archivistes, mais que ce travail mérite d’être fait avec soin, pour éviter par exemple les vols.

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  4. Nicolas

    Merci beaucoup pour ces explications. Je suppose que vous vouliez parler de Pie XI (et non Pie IX).
    Je comprends donc qu’à ce jour, les archives pour la guerre ne sont disponibles que sous la forme des actes et documents établis par des jésuites. C’est évidemment un argument à charge contre le Vatican.
    Cela dit je crains que l’ouverture des archives ne désarme pas l’hostilité envers Pie XII. En effet la question n’est pas tant historique « qu’a-t-il fait ? » mais morale « qu’aurait-il dû faire ? », et on voit bien que beaucoup trouvent facile aujourd’hui d’y répondre péremptoirement…

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  5. riccordo

    En effet la question n’est pas tant historique « qu’a-t-il fait ? » mais morale « qu’aurait-il dû faire ? », et on voit bien que beaucoup trouvent facile aujourd’hui d’y répondre péremptoirement…


    Parlez vous des juifs ? directement intérésses eux ?
    Et qui ce Dimanche à Rome même viennent de demander à nouveau, et à Benoît XVI en personne, l’ouverture des archives ! ! !
    On pourra répondre péremptoirement que lorsque ces archives seront publiées.
    Sinon, le doute, toujours, subsistera.
    C’est une question de logique, et tous les mots n’y changeront rien.

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  6. syber

    J’aimerais revenir sur cette fameuse encyclique contre l’antisémitisme…. Ce texte est un projet rédigé pendant l’été 1938 qui comporte 110 pages dont trois seulement concerne l’antisémitisme… ce texte volumineux et dense condamne toutes les erreurs modernes tous les totalitarismes, toutes les formes d’oppression dans le monde du travail… ce n’est pas une encyclique contre l’antisémitisme. Prenez la peine de le lire, le texte lui-même n’est absolument plus recevable aujourd’hui. Heureusement qu’il n’a pas été retenu.

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