Mgr Clemens August von Galen : « Le Lion de Münster » (3/4)

Troisième partie de l’étude écrite par l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig sur cette grande personnalité que fut le cardinal Clemens August von Galen.

Est évoquée essentiellement ici son attitude courageuse face au nazisme, qui en fit l’une des figures de proue de la résistance allemande.


  • Le « Lion de Munster » (1941 à 1945)

Il convient bien sûr de s’attarder quelque peu sur les trois célèbres sermons prononcés par Mgr von Galen le 13, le 20 juillet et le 3 août 1941, qui lui ont valu dans le monde entier le surnom élogieux de « Lion de Munster ».

Rappelons le contexte général : à ce moment, le nazisme est au sommet de sa gloire militaire et rien ne laisse penser que le régime pourrait bientôt être chassé de l’Allemagne. Souvenons-nous aussi des terribles persécutions anti-catholiques, dont on parle peu de nos jours, mais qui expliquent en partie la prudence de certains évêques. Rappelons que 10 % des prêtres catholiques sont envoyés en camps de concentration (contre 1 % seulement des pasteurs protestants), que partout le clergé est diffamé (les procès truqués de 1935 à 1937 visant à présenter les prêtres comme des voleurs de devises, puis comme des pédophiles), partout la propagande accuse le christianisme d’affaiblir moralement le peuple allemand en prêchant la Charité et l’Amour, partout on reproche à la foi catholique d’être tournée vers Rome et d’être donc une religion étrangère, non-allemande et d’origine juive. Partout, et également dans le diocèse de Munster, les catholiques sont persécutés, arrêtés, emprisonnés, surveillés à la moindre suspicion contre eux.

En 1941, les nazis lancent une nouvelle vague de persécution : désormais, les congrégations seront chassées, les couvents seront fermés ou pillés, les monastères seront attaqués par la Gestapo… Ces événements sont entrés dans l’histoire sous le nom de Klostersturm.

Les catholiques assistent, impuissants, à tous ces assauts répétés contre leurs droits pourtant garantis par le Concordat mais méprisés par le régime. Galen l’écrit en 1941 : il ne peut plus se taire. Il ne parvient plus à se contenter du langage diplomatique d’un cardinal Bertram de Breslau, Président de la Conférence des Evêques allemands à Fulda. Ce dernier déterminait la conduite générale de l’épiscopat : à la fois antinazie et en même temps prudente, en raison du souvenir traumatisant du Kulturkampf.

Galen est à ce moment-là très proche de son cousin et ami, Mgr von Preysing de Berlin : tous deux font pression depuis 1933 sur l’épiscopat allemand, afin que leurs confrères évêques prennent des positions de plus en plus offensives contre le nazisme. Ils parviendront en effet, en 1942 et 1943, à imposer leur volontarisme et à susciter des condamnations unanimes de l’épiscopat allemand contre l’idéologie néo-païenne du parti.

Mais en 1941, Galen se trouve seul face à un profond dilemme : son devoir est d’élever la voix contre le Klostersturm qui fait rage dans son diocèse, et en même temps contre le programme d’euthanasie des faibles et des malades, lancé par Hitler secrètement en septembre 1939, sous le nom de Programme T4. Toutefois, Galen a très bien conscience des risques qu’il court à attaquer le nazisme de front, risques pour sa personne, mais aussi pour tous les catholiques de son diocèse, et notamment pour ses prêtres. En effet, le régime, ne pouvant directement arrêter Galen, eut tendance à se venger sur ses prêtres (on citera le cas de Karl Leisner, jeune aspirant à la prêtrise, déporté et ordonné prêtre à Dachau, mort en 1945 et béatifié en 1996).

Malgré tous ces dangers, Galen choisit de briser le silence. Le 13 juillet 1941, le premier des trois grands sermons est une dénonciation du Klostersturm et des méthodes de la Gestapo. Le 20 juillet, il développe sa vision de la résistance par une métaphore. Il dit : Nous sommes une enclume, pas un marteau. Cela signifie que le catholique encaisse les coups du marteau nazi, sans rendre coup pour coup, mais avec ténacité et patience, en sachant que le marteau se brisera tôt ou tard sur l’enclume. Là encore, Mgr von Galen manifeste sa volonté de pratiquer une résistance indirecte.

Le 3 août 1941, l’Evêque téméraire prononce son sermon condamnant l’euthanasie. Citons quelques extraits :

(…) J’ai été informé du fait que, dans les hôpitaux et les hospices de la province de Westphalie, des listes de pensionnaires sont préparées. Les patients sont (…) destinés à être enlevés de ces établissements et à être ensuite rapidement tués. (…) Or il ne s’agit pas ici de vieilles machines : nous n’avons pas à faire à des chevaux et à des vaches, dont l’unique fonction est de servir l’humanité, de produire des biens pour l’humanité. Elles peuvent être détruites, ils peuvent êtres abattus quand ils ne remplissent plus cette fonction. Non : ici, il s’agit d’hommes et de femmes, nos prochains, nos frères et sœurs ! De pauvres êtres humains, des êtres humains malades. Cela signifie-t-il qu’ils ont perdu le droit de vivre ? (…)

« Tu ne tueras pas ! » Ce commandement de Dieu, qui seul a le pouvoir de décider de la vie ou de la mort, a été écrit dans le cœur des hommes au commencement, bien avant que Dieu ait donné aux enfants d’Israël sur la montagne du Sinaï sa loi fondamentale dans ces phrases lapidaires inscrites sur la pierre, qui sont écrites pour nous dans l’Ecriture Sainte et que, enfants, nous avons apprises par cœur au catéchisme.

Dans la prière et la pénitence sincère, prions pour que la rémission et la pitié de Dieu puissent descendre sur nous, sur notre ville, notre pays et notre cher peuple allemand. Mais avec ceux qui continuent à provoquer le jugement de Dieu, qui blasphèment notre foi, qui dédaignent les commandements de Dieu, qui font cause commune avec ceux qui éloignent nos jeunes du christianisme, qui volent et bannissent nos religieux, qui provoquent la mort d’hommes et de femmes innocents, nos frères et sœurs, avec tous ceux-là nous éviterons toute relation, nous nous maintiendrons, nous et nos familles, hors de portée de leur influence, de peur que nous soyons infectés par leur manière athée de penser et d’agir, de peur que nous devenions des complices de leurs fautes et soyons ainsi exposés au jugement que le Dieu juste doit rendre et infliger à tous ceux qui, comme la ville ingrate de Jérusalem, ne veulent pas ce que Dieu veut. O Dieu, faites nous reconnaître à tous aujourd’hui ce qui nous apporte la paix avant qu’il soit trop tard !

Le nazisme, Hitler, les nationaux-socialistes ne sont pas évoqués nommément dans les textes de l’époque, mais il fut évident pour tous (y compris pour les nazis !) qu’en juillet 1941, c’est le régime hitlérien qui fut visé ici dans les propos de Mgr von Galen.

Les conséquences de ces sermons sont très importantes : face au tollé, Hitler donne l’ordre le 24 août de suspendre le programme T4. Il met également fin au Klostersturm le 30 juillet.

Cependant, les sermons ont été prononcés et les nazis ne parviennent pas à en atténuer l’impact dans l’opinion publique allemande et mondiale. En effet, la propagande alliée récupère ces sermons et les diffuse dans le monde entier. Ils sont lus à la BBC. Ils sont reproduits et parachutés par millions sur les villes allemandes. Les chrétiens antinazis (comme le groupe de résistants catholiques de Munich, la Rose blanche, autour des Scholl) les diffusent en Allemagne au risque de leur vie, en les recopiant même à la main. Ils parviennent aux soldats du front de l’Est, tant leur diffusion est large et rapide. Pour les nazis, l’affront est sans précédent. Bormann et Hitler veulent faire pendre Mgr von Galen. Mais nous savons que c’est Goebbels, plus prudent, qui leur fera changer d’avis : il ne faut pas faire de Galen un martyr… Les nazis prennent la décision d’attendre la victoire finale de l’Allemagne pour régler son compte à l’évêque de Munster, ainsi qu’à l’Eglise catholique en général.

 

  • La fin de la guerre

En mars et avril 1945, les troupes alliées prennent Munster et occupent la Westphalie. Mais pour Mgr von Galen, il ne s’agit pas du tout d’une Libération. En patriote de toujours, il voit d’un mauvais œil l’ennemi humilier à nouveau l’Allemagne et le peuple allemand. Galen va encore une fois élever sa voix. Mais cette fois, contre les atrocités commises par les troupes alliées en 1945 à Munster, qu’il va condamner avec force, ainsi que la thèse de la culpabilité collective allemande.

Fidèle à ses convictions théologiques de toujours, il regrette le retour de la démocratie en Allemagne. Il rêve en 1945 d’une Allemagne qui retournerait vers la foi chrétienne.

Le 23 décembre 1945, Pie XII, qui fut très proche de Mgr von Preysing, mais aussi de Mgr von Galen, élève ces deux évêques antinazis au cardinalat. Le 15 février 1946, à Rome, devant une foule immense, Clemens August von Galen reçoit la barrette de cardinal. Les témoins de cette cérémonie déclarèrent que la vedette du jour, c’était Galen, et Galen uniquement. Ce dernier profite de son séjour en Italie pour se rendre dans un camp de prisonniers de guerre allemands, anciens soldats de la Wehrmacht comme de la SS, auxquels il fait une visite amicale.

Le 16 mars 1946, le nouveau cardinal, le héros de Munster, retourne dans sa ville. Là, c’est le triomphe : 50 000 personnes l’acclament. Les rues sont bondées. Et au milieu des ruines de la capitale de la Westphalie, à genoux sur les amas de pierres, la foule assiste à une messe solennelle célébrée par le cardinal devant la cathédrale détruite.

Trois jours plus tard, à 68 ans, le cardinal von Galen meurt subitement d’une appendicite. On a parlé à ce moment d’un empoisonnement par les Anglais, lassés par les protestations répétées de Galen contre la prétendue culpabilité collective. A ce jour, nous ne savons pas si ces rumeurs d’assassinat sont fondées ou non.

En tout cas, le choc est immense dans le monde entier. L’enterrement du cardinal rassemble une foule immense, traumatisée par la disparition inattendue du Lion de Munster.

Marc-Laurent Maregiano-Koenig

Diplomé de Sciences-Po (Paris) et titulaire – entre autres – d’un Master allemand de sciences-politiques (Université de Iéna), l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig est actuellement en Doctorat d’Histoire contemporaine à l’université de Paris IV-Sorbonne. Sa thèse porte précisément sur Mgr von Galen.

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