De la méthode historique…

L’historien Frédéric Le Moal revient sur les commentaires qui ont suivi la publication de son article, le 7 novembre dernier… Petit cours sur la nécessaire rigueur historique lorsque l’on traite de questions aussi délicates (et sensibles) que celle de l’attitude de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale.


Les réactions suscitées sur le blog, autour du livre d’Andrea Tornielli, sont extrêmement intéressantes. Sans entrer dans les détails des évènements qui font l’objet de nos débats – j’aurai l’occasion d’y revenir plus longuement – je voudrais m’arrêter sur quelques fondamentaux de l’analyse historique.

S’interroger si Pie XII a agi selon l’exemple du Christ, s’il a été à la hauteur de sa mission, de sa charge et de la foi chrétienne, est certes légitime. Ce sont des questions fortes qui renvoient à des aspects essentiels sur le rôle du pape. Toutefois, il convient de bien avoir à l’esprit que ce sont des interrogations personnelles, intimes, que l’historien ne se pose pas, et qu’il ne doit pas se poser, au risque de sortir de son rôle. Lucien Febvre a ainsi défini la mission de notre profession : « Je dois comprendre et faire comprendre ». Le reste devient un jugement de valeur qui perd tout caractère scientifique.

Le travail historique repose sur deux éléments. Tout d’abord, l’historien – et Andrea Tornielli l’est incontestablement dans sa démarche – travaille sur des sources, écrites ou orales, qu’il doit soumettre à un travail d’analyse et de critique. Ensuite, son analyse doit absolument prendre en compte le contexte de l’époque, c’est-à-dire les événements, le climat intellectuel, politique, social, religieux, etc., qui caractérisent l’époque dans laquelle le personnage ou l’événement étudié évoluent ; et ce afin d’éviter l’erreur terrible de l’anachronisme, qui coûterait son examen à un étudiant de 1e année. Il n’y a pas pire faute pour un historien que d’étudier des faits avec les yeux de ses contemporains.

Il convient donc, afin de discuter sereinement autour de Pie XII, d’avoir ces éléments fondamentaux à l’esprit. Il est ainsi impossible, parce qu’aucun document ne le prouve, d’affirmer que le pape était antisémite. Accusation extrêmement grave qui doit être étayée par des documents irréprochables. Faire du pape un homme favorable au national-socialisme est non seulement contraire à la réalité historique mais révèle une méconnaissance grave de ce que sont le catholicisme et le national-socialisme. Dire qu’il n’a rien fait pour sauver des juifs et même affirmer (on croit rêver) qu’il a autorisé des déportations, est historiquement faux. Poser le débat sur de telles bases conduit à une impasse. On peut considérer qu’il aurait dû faire davantage, crier, dénoncer publiquement, depuis les fenêtres de Saint-Pierre. Tornielli cite le passage célèbre de son testament dans lequel le Souverain Pontife parle de la conscience « des déficiences, des manques, des fautes commises durant un si long pontificat et dans une époque si difficile. » (1) Il n’en reste pas moins que l’historien doit simplement expliquer son action, avec ses réussites, ses manques, ses erreurs et ses grandeurs. De même, décrire doctement ce que Pie XII aurait dû faire n’a pas de sens d’un point de vue historique puisque c’est oublier le poids du contexte, des évènements et de la multitude de faits qui agissent sur l’action pontificale. Les chefs d’Etat de cette époque portent, on ne le dira jamais assez, une guerre mondiale sur leurs bras. Leurs actions comme leurs paroles, élaborées dans un climat de haine absolue et de destructions apocalyptiques, ont des conséquences sur la vie de millions d’êtres humains. Et encore plus pour un chef religieux. Il est en fait intéressant de revenir au concert de louanges des rescapés de l’Holocauste à l’égard du Saint-Père aux lendemains de la guerre, puis au moment de sa mort (2). Les attaques contre lui sont en réalité très actuelles et renvoient à nos propres interrogations sur la Shoah. En 1945, on remercie le pape d’avoir sauvé le maximum de juifs persécutés. Aujourd’hui, on l’attaque pour ne pas en avoir assez fait.

J’aurai l’occasion de revenir sur des points précis de l’action du pape Pacelli. Je rappelle seulement quelques faits qui donneront matière à réflexion, autour des commentaires du blog. La généralisation à partir d’actions individuelles brouille les analyses. Attention aussi aux amalgames. Si on cherche, chez certains catholiques de l’époque, des traces d’antijudaïsme, il est certain qu’on en trouvera. Or, l’Eglise n’est pas un bloc monolithique. Il est vain de faire porter au pape la responsabilité des paroles ou écrits de quelques membres de la hiérarchie et de certains catholiques. Et surtout, les citations de prêtres ou de prélats doivent être accompagnées de la réaction papale. Un exemple. Le 6 avril 1938, le cardinal archevêque de Vienne, Mgr Innitzer est reçu à Rome pour avoir accueilli favorablement l’Anschluss et Hitler. Pour Pacelli, les évêques autrichiens ont écrit à cette occasion « une des pages les plus tristes pour l’Eglise ». Et Pie XI oblige le prélat autrichien à se rétracter publiquement (3). Quant aux déportations des juifs en France, rappelons que Mgr Chappouillé, représentant des cardinaux français, transmet à Pétain la désapprobation de Pie XII et que cette pression a ralenti les déportations de 1943 (4). L’action des évêques français, soutenue par le pape, a, selon les mots mêmes de Serge Klarsfeld, freiné l’action de Vichy en 1942 (5).

Les Allemands catholiques pronazis ? Ian Kershaw, spécialiste reconnu du nazisme, démontre indubitablement que les catholiques allemands ont été les moins réceptifs au nazisme . Sophie Scholl et le mouvement de la Rose Blanche n’en sont-ils pas la meilleure preuve ? Les dernières élections libres de 1932 ne le prouvent-elles pas ? Les catholiques deviennent eux aussi victimes du régime hitlérien, surtout à partir de 1938 quand Pie XI et Pacelli passent à l’offensive. Je renvoie aux mots notés par Goebbels en 1943 dans son Journal : « Après la guerre, nous nous occuperons aussi bien du problème des officiers que des curés » (6).

Aujourd’hui, on sait, dans le détail, grâce à la recherche historique, ce que Pie XII a fait et ce qu’il n’a pas fait. Je le répète donc, la thèse du pape antisémite et hitlérien ne peut plus tenir. Elle n’est pas historique mais politique ou sentimentale.

Frédéric Le Moal

(1) Andrea Tornielli, Pio XII. Eugenio Pacelli. Un uomo sul trono di Pietro, Milano, Mondadori, 2007, p.569.
(2) Ibid., p.571-572.
(3) Alessandro Duce, La Santa Sede e la question ebraica (1933-1945), Roma, Edizioni Studium, 2006, p 7 et 63.
(4) André Kaspi, Les Juifs sous l’occupation, Paris, Point Seuil, 1997, p.252.
(5) Cité par Marc Ferro, Pétain, Paris, Fayard, p.419.
(6) Ian Kershaw, Le mythe d’Hitler, Paris, Flammarion, 2006.
(7) Joseph Goebbels, Journal 1943-1945, Paris, Taillandier, 2005.

11 réflexions au sujet de « De la méthode historique… »

  1. mimi

    Je viens de prendre connaissance de la réponse de M. Frédéric LE MOAL : simple, nette et précise, ne soulevant aucune polémique ; tout simplement celle d’un historien. Bravo !

    Répondre
  2. Vladimir F.

    Merci M. Le Moal de venir compléter rigoureusement les commentaires postés par M. Monastier. Vous apaisez les débats en revenant à l’essentiel : l’histoire. Bravo pour le travail que vous nous offrez et merci à tous les animateurs de ce blog que je découvre avec grand intérêt.

    Longue vie à vous.

    Répondre
  3. Qwyzyx

    Je signale un article de Jean Sevillia "Pie XII Pour en finir avec un mauvais procès. " publié dans le Spectacle du Monde de janvier 2008.

    Il commente le livre de David Dalin "Pie XII et les juifs" publié aux éditions Tempora en 2007. Il cite également l’ouvrage de Philippe Chenaux "Pie XII, diplomate et pasteur" (Cerf 2003) et celui du RP Blet paru chez Perrin en 1997 et disponible aujourd’hui en poche (Tempus) : "Pie XII et la seconde guerre mondiale d’après les archives du Vatican".

    Jean Sevillia rapporte les révélations de Ian Pacepa sur le rôle du KGB dans l’écriture et la publication et la mise en scène de la pièce de Rolf Hochhuth.

    news.catholique.org/13696…

    Bravo et bonnes continuations

    Tous mes voeux

    Répondre
  4. Machicoulis

    Les Catholiques étaient-ils des victimes du nazisme au même titre que les Juifs ? Furent-ils considéré comme une "race" et classés de sordide manière à l’image des Israélites dans l’ouvrage abominable du sinistre caporal de Bohème ? N’oublions pas que les Français eux-mêmes étaient considérés comme inférieurs aux Germains, ce qui n’a pas empêché certains d’entre eux de croire au "Reich millénaire" et d’être associés à l’entreprise nazie. A-t-on jamais vu un Juif à la tête d’un commando SS ? Il y a donc un fossé entre l’attitude des nazis à l’égard des Catholiques et celle de ces mêmes Allemands face aux Juifs dans le cadre de la solution finale. Sur ce point là, l’antisémitisme d’une partie du clergé français, soutenant la révolution nationale des pétainistes, clairement antisémite et collaboratrice, a contribué à rendre un peu plus ambigue les relations de l’Eglise et du IIIe Reich.

    Répondre
  5. guiora franck

    frédéric le moal nous explique en historien la vérité sur le rôle de PIE 12 pendant le nazisme .

    mais je me demande comment un historien soucieux de la vérité historique puisse se faire une idée exacte quand tant de documents du vatican sont encore cachés dans les caves du vatican et que aucun historien n’a pu jusqu’à aujourd’hui les ausculter !

    Répondre
  6. riccordo

    Comment expliquer les réticences des religieux juifs concernant l’action de Pie XII.
    Ils lui refusent le titre de "Juste" que de nombreux français ont, eux obtenu.
    Il me semble que venant des victimes, ce point est important.
    Et ne saurait être résolu que par la communication des archives du Vatican postérieures à 1939. Que cela ne soit pas possible, 70 ou 64 ans après les faits peut donner lieu à doute quant à leur contenu.
    Par ailleurs il a été fait allusuon à un nouveau document découvert dans un monastère (article de Le Moal ) quel est le contenu de ce document ?

    Répondre
  7. Universitaire

    Morice, vous avez raison pour ses origines mais c’est oublier son évolution spirituelle vers le catholicisme :
    « Sophie Scholl empruntait la clé d’une église catholique, prétendument pour y jouer de l’orgue, mais en fait pour s’y agenouiller devant le tabernacle (…) »
    Cet agenouillement n’a aucun sens pour un protestant, contrairement à un catholique. Pour un catholique, la « Présence réelle » signifie la présence de Jésus dans une hostie consacrée. Or, un tabernacle est la réserve des hosties consacrées.

    POTTIER (Joël), « Aspects de la résistance catholique allemande au national-socialisme », dans Nouveaux cahiers d’allemand, Université de Nancy II, numéro spécial concours, 1997, p. 271-305 (cit. p. 304).

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *