Le pape d’Hitler de John Cornwell

En 1999 paraît l’ouvrage d’un journaliste anglais, John Cornwell, avec pour titre : Hitler’s pope, « Le pape d’Hitler ». Il paraît au même moment dans une demi-douzaine de langues, grâce à une orchestration médiatique calculée. Cet ouvrage prétend s’appuyer sur des documents inédits et les archives du Vatican que l’auteur serait aller étudier longuement.

Portait de Pie XII

¤ John Cornwell

La journaliste Victoria Combe le présente comme un ancien séminariste aujourd’hui Senior research fellow au Jesus College de Cambridge. (1) Journaliste et romancier, il publie Un voleur dans la nuit : la mort du pape Jean-Paul Ier, polar d’espionnage qui n’est pas sans faire penser à ceux que publient son frère David, plus connu sous le nom de John Le Carré.

¤ Prétentions

John Cronwell ne cache pas ses prétentions. Se targuant d’avoir travaillé pendant des mois aux archives du Vatican et d’avoir eu accès en exclusivité à des documents inédits, son ouvrage se prétend être un « grand document dont le retentissement international ébranle la doctrine de l’infaillibilité pontificale elle-même, renouvelle, par les éléments qu’il dévoile, le débat sur la culpabilité de l’Eglise catholique durant la Seconde Guerre mondiale » (présentation indiquée par l’éditeur Albin Michel en 4e de couverture).

John Cornwell, dans sa préface, raconte comment il a voulu – en tant que catholique – étudier la vie du pape pour répondre aux attaques dont il était l’objet. Mais ces recherches ne se déroulent pas comme prévu : « Au milieu de l’année 1997, alors que j’approchais de la fin de ma recherche, j’étais dans un état de choc. Moralement choqué. Je ne puis dire les choses autrement. Loin de le disculper, les documents que j’avais réunis, et qui permettaient d’avoir une vision plus complète de la vie de Pacelli, ne faisaient qu’étayer l’accusation.

En suivant la carrière de Pacelli depuis le début du siècle, ma recherche retraçait l’histoire d’une lutte pour le pouvoir sans précédent qui, en 1933, avait conduit l’Eglise catholique à se rendre complice des forces les plus sinistres de son temps. De surcroît, j’avais découvert que, dès le début de sa carrière, Pacelli avait fait montre d’une indéniable antipathie à l’égard des Juifs et que sa diplomatie, dans l’Allemagne des années 1930, avait consisté à démanteler, voire à trahir, les associations politiques catholiques qui auraient pu défier le régime hitlérien et faire échec à la Solution finale. Eugenio Pacelli n’avait rien d’un monstre. Son cas est autrement plus complexe et tragique. Tout l’intérêt de son itinéraire réside dans le mélange contradictoire et fatal de hautes aspirations spirituelles et d’un appétit effréné de pouvoir. Il s’en dégage le portrait non pas du mal, mais d’une fatidique dislocation morale : celle du divorce de l’autorité et de l’amour chrétien. » (2)

John Cornwell remet également en cause l’honnêteté du Vatican qui aurait sélectionné les archives avant de les rendre publiques, afin de retirer les documents compromettants. Il se fonde pour cela sur un simple rapport écrit par Gerhart Riegner, coordinateur en Suisse des renseignements, et Richard Lichtheim. Ce rapport a été remis au nonce du pape à Berne, Mgr Filippe Bernadini, le 18 mars 1942. Il serait mentionné, selon lui, dans les Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale. John Cornwell accuse le Vatican de vouloir cacher intentionnellement cette source, mais les preuves sont trop minces…

Enfin, John Cornwell répète tout au long de son ouvrage qu’il a pu lire une grande partie des documents conservés par le Vatican et à la disposition des chercheurs. Qu’en est-il exactement ?

¤ Réfutation…

L’ouvrage de John Cornwell connaît, sitôt sa parution, un vaste engouement médiatique. Le livre est loué pour ses innombrables qualités historiques. Il devient un véritable succès de librairie et le livre de chevet de tous ceux qui veulent se renseigner sur la question…

Le seul ennui est que cet ouvrage est la cible de tous les historiens qui dénoncent une vaste supercherie. En France, en Hollande, aux Etats-Unis, etc., tous les spécialistes de la question critiquent ouvertement les erreurs, les omissions et les mensonges du journaliste. En France, seul le Figaro – comme journal à dimension nationale – donne la parole à un historien, en l’occurrence le Père Blet, rapporteur de la cause de béatification (3). Les autres entretiennent l’illusion d’un ouvrage sérieux, faisant référence dans le domaine.

Effectivement, à lire l’ouvrage de Cornwell, on ne peut manquer d’être gêné. Pour ne prendre qu’un exemple : l’accusation d’antisémitisme. L’auteur raconte une anecdote datée de 1917, alors que Mgr Pacelli est nonce à Munich. Des juifs viennent solliciter le prélat afin d’obtenir des branches et des palmes, indispensables pour la célébration de la fête des tabernacles. La communauté juive en a acheté en Italie, mais ce pays étant en guerre avec l’Allemagne et l’Autriche, l’exportation est interdite. Mgr Pacelli leur répond qu’il ne pourra a priori rien faire, tout en envoyant néanmoins une lettre à la secrétairerie d’Etat du Vatican : « S’il s’agissait seulement de défendre les droits des juifs et leur dignité d’hommes, alors je ferais tout ce que je peux… Mais dans la situation actuelle, que pouvons-nous faire ? » Cornwell dénonce derrière cette anecdote l’hypocrisie d’un prélat qui fait semblant d’agir. Le fait que les branches ne soient pas arrivées est une preuve pour l’auteur que le pape est antisémite. Cela paraît absurde de prime abord. Mais quand bien même cela serait vrai, il existe tellement de faits et de discours officiels de Mgr Pacelli que l’accusation d’antisémitisme ne peut tenir. C’est là ce qui est le plus surprenant dans l’ouvrage de Cornwell : ce dernier énonce bien certains actes officiels et importants de Mgr Pacelli en faveur des Juifs, mais il les minimise sous l’accusation d’hypocrisie, préférant accorder plus de crédit à une simple anecdote qu’à un acte public. A chaque fois que Pie XII agit en faveur des Juifs, Cornwell rappelle cette anecdote.

Certains historiens décident même d’écrire à leur tour pour réfuter les différentes positions de Cornwell : l’américain Joseph Bottum, l’allemand Rainer Decker, le frère John Jay Hugues, le professeur Ronald Rychlak, Robert Louis Wilken, Justus George Lawler, Russel Hittinger, John Conway, Michael Novak, Kevin M. Doyle, etc. Le plus célèbre est sans nul doute celui du rabbin David Dalin, professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université de l’Ave Maria en Floride. Cet historien est réputé pour sa grande rigueur qui se vérifiera par une thèse sur la place des religions dans la création des Etats-Unis (reconnu et primé comme l’un des meilleurs travaux académiques en 1998).

Après avoir étudié la période penant plus de six ans, il fait paraître en 2005 The Myth of Hitler’s pope, « Le mythe du pape d’Hitler ». Cet ouvrage est très explicitement une réponse à John Cornwell en même temps qu’une rigoureuse synthèse de l’état actuel des recherches historiques. C’est la réponse de l’historien au journaliste, comme l’indique un journal américain.

Ce qui est frappant, c’est que les historiens précédemment cités répondent point par point, preuves à l’appui, aux critiques faites sur Pie XII, alors que celles-ci se copient d’un ouvrage à l’autre, se reposant sur des sources très limitées et sélectionnées.

¤ Malaise médiatique…

Nous avons déjà mentionné le battage médiatique qui eut lieu autour de la parution du livre de John Cornwell, les médias ne faisant que peu de cas des fortes réserves exprimées par les historiens.

Mais ce n’est là qu’une facette d’un malaise qui est passé inaperçu pour la plupart des Français.

John Cornwell se vantant d’avoir passé des mois dans les archives vaticanes, le père Blet mena sa propre enquête. Voici ce qu’il raconte :

« Avant la publication de son livre, Cornwell a publié deux très longs articles dans le Sunday Times de Londres et un autre aux Etats-Unis, dans la revue de mode féminine Vanity Fair. Il dit qu’il a travaillé pendant des mois dans les archives du Vatican et qu’il a trouvé des documents secrets qualifiés de « bombes à retardement ». Il écrit, aussi, qu’il a été le seul, et le premier, à avoir accès à ces documents. Or, il n’est ni le premier ni le seul à avoir accès à de tels documents. Ensuite, les seuls documents qu’il a pu consulter datent des années 1913 à 1915 et 1917 à 1921… et il donne l’impression d’avoir tout vu sur Pie XII, cela n’est pas vrai. Quand vous entrez aux archives du Vatican vous devez noter la date de votre entrée, mais aussi l’heure et la minute… même chose en quittant les archives. J’ai eu accès aux photocopies de pages qu’il a signées… au total, moins de trois semaines passées aux archives, pas des mois comme il a pu l’écrire ! Cela, nous l’avons publié, il a dû répondre. Face aux preuves, il a dû admettre qu’il avait exagéré mais il s’est défendu en arguant que cela avait été seulement publié dans certains articles… il a juste oublié de dire que c’est lui qui signait ces articles ! »

La crédibilité dont se pare Cornwell vole en éclat. Certains journaux américains et anglais mentionnent la supercherie. En France, les médias restent complètement silencieux. Pas un article, pas une ligne sur les rétractations de John Cornwell. Voilà qui en dit long sur la manière dont fonctionnent les médias avec l’Eglise et les raisons de l’importance donnée par ces derniers à l’ouvrage du journaliste anglophone. Comme dirait Goebbels (!) : « Il n’y a aucun mensonge qui, à force d’être répété, ne fisse pas être cru. »

Jean-Baptiste Maillard


(1) Sunday Times, 23 janvier 2000
(2) John CORNWELL, Le Pape et Hitler, Albin Michel, pp. 10-11
(3) Rapporteur : juge impartial chargé, non de promouvoir, mais d’étudier et de superviser les enquêtes. Ils travaillent sur toutes les sources en collaboration avec des spécialistes de tous bords.

6 réflexions au sujet de « Le pape d’Hitler de John Cornwell »

  1. Jean-Michel Simon

    Il est honnête de défendre un homme s’il paraît injustement accusé. Néanmoins, nous connaissons tous les rapports quelque peu tendus entre gens de divers groupes religieux.

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  2. Julien H

    Etrange de citer Goebbels comme ça … sans parler des sources de cette article qui sont bien minces. Néanmoins merci d’indiquer que ce n’est pas parce qu’on clame détenir la vérité que c’est vrai.

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  3. Morice

    Note : ce n’est pas le père Blet le postulateur de la cause de Pie XII, mais Peter Gumpel je crois. Le père Blet a activement collaboré à la publication des "Actes et Document du Saint Siège pendant la Seconde Guerre Mondiale" ; à cette occasion il fréquenta un peu plus les archives du Vatican que le fumeux Cornwell.
    Quant à ce dernier, il s’est lui même rétracté :
    "Pourriez vous déterrer la hache de guerre ?
    Pour l’amour de Dieu (The Economist, le 9 décembre 2004)
    John CORNWELL, auteur d’une nouvelle biographie sur le pape Jean-Paul II, aurait fait un très bon avocat du diable si un jour le nom du pape devait être sanctifié. Malheureusement, il ne sera pas choisi, Jean-Paul II lui-même ayant remisé il y a deux décades l’habitude de sélectionner de dévots catholiques pour débattre de la vertu des candidats à la béatification ou canonisation. Ce vieux métier d’avocat du diable est maintenant assumé par un comité.

    Les avocats du diable étaient supposés être impartiaux, et dans le passé, M. Cornwell, un écrivain prolifique sur tout ce qui touche la chose catholique, le fut assez peu – voire pas du tout. Comme il l’avoua lui-même, "Le pape d’Hitler", sa biographie sur Pie XII parue en 1999, manquait quelque peu d’objectivité. "Je dirais maintenant", déclare-t-il, "à la lumière des débats et des preuves qui ont suivi la parution du "Pape d’Hitler", que Pie XII avait tellement peu de liberté d’action qu’il est impossible de préjuger de son silence pendant la guerre, alors que Rome était sous la botte de Mussolini et plus tard occupée par les Allemands."

    Châtié par l’expérience, M. Cornwell est à présent un bien meilleur biographe."

    wikipie12.telemack.net/in…

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  4. Pascal9790

    Dans "Vichy Auschwitz , le role de Vichy dans la solution finale de la question juive en France" plusieurs chapitres on trait à l’influence déterminante du clergé dans l’arret de la collaboration du régime de Vichy à la shoah. Il est indiqué que Pie XII transmis en 1943 un message personnel au Maréchal Petain par la voix de Mrg Chapouillie "Le Saint Père apprenant que de nouvelles mesures anti juives se préparent en France, se fait le + grand souci pour le salut de l’ame du Maréchal Petain" ; inquiet de perdre tout appui de l’Eglise, le Maréchal Petain exprima son refus aux Allemand de prendre de nouvelles mesures anti juives.

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