Pourquoi la « question Pie XII »?

Pie XII continue de déchaîner les passions. Mais pourquoi existe-t-il une « question Pie XII » ? Comment expliquer la férocité dont ce pape est l’objet depuis quarante ans, lui dont la mort suscita une émotion comparable à celle de Jean-Paul II ? Le but de cette étude n’est pas d’être exhaustive mais simplement de lancer quelques pistes de réflexion.

Les travaux historiques les plus récents s’interrogent sur le rôle de l’Union soviétique, de ses services secrets et de ses relais en Europe occidentale, notamment dans la rédaction de la pièce le Vicaire, qui, on le sait, constitue un point de rupture fondamental. Cette question mérite des approfondissements que les archives soviétiques, espérons-le, apporteront. Il n’en demeure pas moins qu’on se trouve ici dans une constante de la politique soviétique et du communisme, bien décrite par François Furet dans Le passé d’une illusion : l’instrumentalisation de l’antifascisme, par laquelle l’ennemi est associé au fascisme pour mieux le discréditer et l’affaiblir. On comprend l’intérêt d’une telle campagne pour les communistes, notamment dans leur lutte contre l’Eglise catholique dans les démocraties populaires.

En outre, il faut noter que de très virulentes et précoces attaques sont venues du monde catholique lui-même. Emmanuel Mounier ouvre le bal dès 1939 en dénonçant les silences pontificaux au sujet de l’invasion de l’Albanie par l’Italie fasciste. Les courants les plus progressistes reprennent les critiques dans les années 1950 et surtout 1960, au moment des débats passionnés qui agitent l’Eglise du Concile. Pie XII devient alors le type même du pape-roi, dont beaucoup ne veulent plus. Ses aspects les plus modernes sont effacés au profit d’une image de conservateur, et même de réactionnaire. La condamnation de l’antijudaïsme par Vatican II fait le reste. Pour certains, l’Eglise préconciliaire étant mauvaise parce qu’anti-judaïque, voire antisémite, son pape ne pouvait que l’être. Sa nature apparemment froide et hiératique qui tranche avec celle du « bon pape » Jean XXIII ne joue pas non plus en sa faveur. Dans son étude très dense et documentée sur la « question Pie XII », l’historien Alessandro Angelo Persico met en lumière l’influence du Concile, et de son herméneutique, sur les études du pontificat pacellinien. Aujourd’hui, une nécessité s’impose, celle de « dépasser l’horizon du débat théologique pour entrer définitivement sur le terrain proprement historique. » (Il caso Pio XII. Mezzo secolo di dibatto su Eugenio Pacelli, Milano, Guerini e associati, 2008, p.407).

La Seconde Guerre mondiale fait figure d’un combat titanesque entre le Bien et le Mal, entre la démocratie et le fascisme. Dans une telle lutte, le neutralité n’est pas admise. Dès l’époque, les puissances en guerre au nom d’une idéologie ne comprennent pas les réserves de la papauté, son refus de bénir l’un ou l’autre camp. Pie XII se retrouve dans la même situation que Benoît XV, qui devint pendant la Grande Guerre, « le pape boche » pour les Français, « le pape français » pour les Allemands. Entre 1941 et 1945, autant l’Allemagne que les Etats-Unis ont demandé, sans l’obtenir, la bénédiction papale pour leur croisade. Mais peut-on imaginer sérieusement le pape bénir les armes soviétiques ? A condition de considérer le communisme comme inférieur au fascisme dans l’échelle du Mal. C’est une réalité, notamment en France, mais pas au Vatican. Comme l’a dit Mgr Tardini, principal collaborateur de Pie XII, à propos de la guerre germano-soviétique, « Pour ma part, en hommage aux déclarations, aux condamnations, faites par le Saint-Siège, je serai très heureux de voir mis hors de combat le communisme. C’est le pire ennemi de l’Eglise. Mais ce n’est pas l’unique. Le nazisme a persécuté et persécute encore l’Eglise. La croix gammée n’est pas précisément celle des croisades…. J’applique le proverbe « un diable chasse l’autre » et tant mieux si cet autre est le pire. » Il est évident que l’historiographe marxiste, influente en France, ne peut admettre un tel raisonnement.

L’Eglise catholique comme le Vatican sont des mondes complexes, tournés avant tout vers Dieu quand les Etats le sont vers leurs intérêts profanes. Les analyser demandent de grandes compétences. Or, la méconnaissance, pour ne pas dire l’inculture, fait des ravages dans la « question Pie XII ». L’action diplomatique du Saint-Siège est indissociable de son action pastorale. Encore faut-il bien comprendre la seconde pour saisir la première, surtout pour l’Eglise préconciliaire si différente de la nôtre sur certains aspects (voir le livre de Hubert Wolf pour ce point).

De même, les mots ont un sens. Le Vatican n’est pas réellement neutre pendant la guerre, mais impartial, ce n’est pas la même chose. La sémantique joue un rôle non négligeable. L’utilisation de l’expression « l’encyclique cachée » pour parler de l’encyclique de condamnation du racisme et de l’antisémitisme non publiée par Pie XI est maladroite puisqu’il n’y a jamais eu d’encyclique rédigée, mais seulement des documents de travail. Mais elle peut être aussi malveillante puisqu’elle renvoie à l’image d’un Vatican fourmillant de secrets inavouables, de combinazioni et d’un Pacelli attentif à contrecarrer les initiatives antifascistes du pape Ratti. Les ignorances sont légions dans les médias qui constituent aujourd’hui le prisme à travers lequel le grand public perçoit les évènements. A cela s’ajoute leur manichéisme si éloigné des subtilités et des complexités de l’histoire. De plus l’oubli du contexte historique et les anachronismes font des ravages. Enfin, il est plus facile de regarder le film Amen de Costa-Gavras assis dans une salle de cinéma ou sur son canapé que de lire une étude de 500 pages…

Certains attaques sont de bonne foi, n’en doutons pas, qu’elles proviennent du monde chrétien, juif ou athée. Je ne parle pas ici des travaux historiographiques de l’école italienne autour de Giovanni Miccoli qui étudie les possibles racines chrétiennes de l’antisémitisme et de la Shoah, mais plutôt des innombrables personnes qui pensent vraiment que le pape a mal agi. Nous ne pouvons que nous incliner devant l’incompréhension et la colère des rescapés des camps qui n’admettent pas que tout n’ait pas été mis en œuvre pour les sauver, eux et leur famille. Trois remarques toutefois : tout d’abord tous les rescapés ne sont pas des pourfendeurs de Pie XII, pensons à l’historien italien, de confession juive, Michael Tagliacozzo ; ensuite l’historien ne doit pas se laisser guider par l’émotion, mais faire preuve d’un recul scientifique, y compris face à un crime aussi abominable ; enfin ne confondons pas l’analyse et le jugement de valeur car l’historien doit, avec humilité, expliquer le pourquoi et le comment, sans devenir un juge ou un procureur, ni imaginer ce qu’il se serait passé si…

Néanmoins, d’autres attaques sont beaucoup moins sincères. Elles viennent souvent du monde anglo-saxon, dont l’anticatholicisme n’est plus à prouver, de catholiques progressistes ou apostats qui règlent des comptes (voir sur cet aspect David Dalin, Pie XII et les juifs, Perpignan, Tempora, 2007). Mais pourquoi attaquer spécifiquement Pie XII ? Parce que la Shoah est le plus grand massacre de l’histoire de l’humanité et qu’y associer, de près ou de loin l’Eglise catholique, c’est la marquer au fer rouge.

Et ici, on sort de l’histoire pour venir dans la politique. Peu importe les faits et les preuves. Le but est d’attaquer l’Eglise, et non d’établir la vérité historique. Ainsi s’expliquent mieux les diverses polémiques, très bien médiatisées, qui ont éclaté ces dernières années. Des pseudo découvertes compromettantes sont annoncées avant de se dégonfler (l’affaire du discours antifasciste de Pie XI censuré par Pacelli, dans le livre d’Emma Fattorini, Pio XI, Hitler e Mussolini. La solitudine di un papa, Torino, Einaudi, 2007), quand ce ne sont pas les faits historiques qui sont complètement déformés (la polémique sur les enfants juifs rescapés ; voir « Le Vatican et les orphelins de la Shoah », Michael R. Marrus, in L’Histoire, mars 2006, n°307).

Toutefois, la principale raison des attaques actuelles me paraît résider ailleurs, dans l’évolution des mentalités. Entre 1945 et aujourd’hui, le regard sur Pie XII a radicalement changé. Aux lendemains de la guerre, le monde juif dans son ensemble, et surtout les juifs romains, remercient le pape de son œuvre de sauvetage. Etaient-ils aveugles ? hypocrites ? intéressés ? Et pourquoi pas sincères, eux qui avaient vécu les terribles évènements ? Alessandro Angelo Persico a bien montré que le regard sur Pie XII évolue selon le contexte de chaque période, et notamment le contexte culturel, et non pas en fonction de découvertes d’archives.

La nouveauté vient du regard porté sur la Shoah qui est devenue, depuis les années 1960, un événement central et traumatisant dans les mentalités occidentales. Aujourd’hui, le grand public, en oubliant le contexte et les terribles difficultés de l’époque, ne peut admettre qu’une seule personne n’ait pas été sauvée, que les contemporains n’aient pas tout tenté pour enrayer le crime. En 2004, une polémique a éclaté sur la responsabilité des Américains accusés de n’avoir pas bombardé les camps ni les voies ferrées. S’y mêlent deux éléments déjà présents dans « la question Pie XII » : l’anti-américanisme (qui remplace l’anti-catholicisme), et l’émotion. L’historien André Kaspi y a très bien répondu en mettant en exergue ce qui devrait être une évidence : les nazis sont les principaux responsables de cet assassinat de masse et tout ne pouvait pas être tenté, ne serait-ce que techniquement, pour sauver les persécutés. (« Fallait-il bombarder Auschwitz ? » André Kaspi in L’Histoire, janvier 2005, n°294)

5 réflexions au sujet de « Pourquoi la « question Pie XII »? »

  1. Mercure

    Ignorance certainement, ne serait-ce que sur la façon dont fonctionne le Vatican et la nature de ses relations avec les autres évêchés. Pour le reste il est normal et sain que les hommes s’interrogent sur la Shoa. La question est ensuite celle de la bonne foi…

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  2. riccordo

    Il est quand même curieux que vous ne fassiez aucune allusion à la position de Yad Vashem, et de son jugement sur Pie XII.
    Il s’est trouvé en France même des chrétiens qui ont pris tous les risques pour sauver des juifs. Il n’ont rien calculé, et ce au péril de leur vie.
    Pie XII s’est il cru indispensable qu’il n’ai pas pris les mêmes risques ?
    Des gens indispensables, il y en a plein les cimetières.

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  3. joachim

    Merci pour votre blog qui est très informé.
    Riccordo, comment pouvez-vous affirmer que Pie XII n’a pris aucun risque? Ce blog démontre le contraire à longueur d’articles solidement étayés.

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  4. Louve

    Oui, sans oublier qu’une action trop « éclatante » du pape aurait été immédiatement suivie de représailles contre la communauté catholique (sans compter des représailles plus dures encore contre les juifs). Accepter le martyre pour soi-même, c’est une chose, l’imposer au peuple dont on a la charge, en est une autre.
    Au final, il s’agissait d’agir le plus possible dans la discrétion pour être le plus efficace.

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  5. Créple

    Non seulement Sa Sainteté Pie XII est un SAINT mais aussi un MARTYR !

    Toutes ces « histoires » ne sont que pour détruire l’Église : quand ce n’est pas le Pape qui est la cible des calomnies c’est le clergé. Il y en a même qui affirment que Notre-Seigneur Jésus-Christ était un homo.
    On veut un miracle pour attester de la sainteté ? En voilà un… la survivance de l’Église !

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