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Un évêque contre le nazisme, aux mots d’une puissante actualité

Aujourd’hui encore les sermons de Mgr von Galen sont toujours d’actualité, par exemple sur l’euthanasie : «  Si l’on admet une première fois que des hommes ont le droit de tuer leurs semblables improductifs et si cela concerne maintenant tout d’abord seulement de pauvres malades mentaux sans défense, alors une entière autorisation est accordée pour le meurtre de tous les improductifs. » Après la recension du Père David Roure pour La Croix de ce nouveau livre sur celui qu’on surnommait le « Lion de Münster », nous publions celle de Frédéric Le Moal, historien, en exclusivité pour notre blog !

On lira avec une très grande attention la biographie que Jérôme Fehrenbach consacre à la plus grande figure de l’épiscopat allemand de la période nazie et grand opposant à l’idéologie démoniaque du Troisième Reich, l’évêque de Münster Clemens August von Galen.

Issu d’une antique lignée aristocratique, von Galen en conserva toute sa vie la fierté, l’allure seigneuriale sans morgue et surtout le sens du devoir qui incombe à ceux qui ont beaucoup reçu. Le catholicisme ardent et ultramontain de ses parents le marqua en profondeur, autant que le souvenir des attaques anticatholiques du pouvoir bismarckien (le Kulturkampf). Il en hérita une profonde méfiance à l’encontre de l’Etat, qu’il fût monarchique ou républicain. Patriote sans être belliciste ou nationaliste et ni pacifiste d’ailleurs, il aimait son pays et son peuple qu’il protégea contre le communisme, le nazisme ou l’occupant américain en 1945. Géant par la taille mais aussi par le caractère, il n’était pourtant guère charismatique. Il n’empêche. Devenu évêque de Münster dans le cadre récent du concordat signé entre Berlin et le Vatican, il entra dans une guerre implacable contre le nazisme.

Il la livra uniquement sur le plan doctrinal, n’appelant jamais à la résistance ouverte, à la désobéissance ou au soulèvement. Ainsi prononça-t-il le serment d’obéissance au gouvernement exigé par le concordat mais en le subordonnant à son obéissance totale au siège de Pierre et au respect de sa conscience. Mais il parla. Ses sermons, à la fois simples, accessibles et profonds, servirent de détonateur pour beaucoup d’Allemands révulsés par l’idéologie nazie définie avec justesse par von Galen comme un néopaganisme déterminé à purger l’Allemagne de son christianisme. Ses mots furent lancés dans les églises de la très catholique Westphalie, reproduits dans des publications et repris dans sa correspondance avec les autorités du Reich. Von Galen semblait ne craindre personne, pas même Hitler auquel il écrivit directement.

A Rome, ni Pie XI ni Pacelli ne s’étaient trompés sur lui et ils l’associèrent à la rédaction de l’encyclique de condamnation du national-socialisme, Mit brennender Sorge. Pendant la guerre, il approuva la guerre contre l’URSS par rejet du communisme qu’il renvoyait dos à dos avec le nazisme. Comme deux faces d’une même médaille. Mais il ne cessa de prier pour la paix, sans jeter d’anathèmes sur l’ennemi, toujours désigné sous le terme d’adversaire.

Sans relâche, il dénonça les innombrables atteintes au concordat, la fermeture des monastères, des écoles religieuses, l’embrigadement des enfants arrachés à l’éducation de leurs parents, l’interdiction de l’enseignement de la religion. Son plus grand titre de gloire fut sa condamnation explicite du plan d’élimination des handicapés (le fameux programme T4 que les nazis appelaient… « La mort miséricordieuse » !). Il le fit dans des mots d’une puissante actualité : «  Si l’on admet une première fois que des hommes ont le droit de tuer leurs semblables improductifs et si cela concerne maintenant tout d’abord seulement de pauvres malades mentaux sans défense, alors une entière autorisation est accordée pour le meurtre de tous les improductifs. »  (lire ici l’intégralité de son sermon). L’évêque prévenait sans ambigüité que la liste des éliminés ne cesserait plus de s’élargir. « Alors plus personne parmi nous n’est assuré de la vie […] Qui peut dans ces conditions avoir encore confiance dans son médecin ? »

L’attaque était frontale. On écrit souvent qu’elle contraignit les nazis à suspendre leur œuvre de mort. Ce n’est qu’en partie exact. Jérôme Fehrenbach écrit qu’il « ne faut pas se méprendre, ni prêter une quelconque efficacité aux sermons du Lion de Münster ». La reculade de Hitler s’explique par la guerre en Russie qui demandait des soldats dociles, et d’ailleurs l’élimination reprit au bout de quelques mois. En vérité, ceux qui imaginent que la parole d’un évêque, fût-ce celle de l’évêque de Rome, aurait permis d’arrêter la machine de mort hitlérienne ne savent pas qui étaient les nazis. Au Vatican en revanche, on le savait.

La biographie se penche aussi sur la question de la persécution des juifs allemands. Le silence de von Galen lui est vivement reproché aujourd’hui – à lui aussi ! – par ceux qui se savent pas non plus ce qu’était le poids des responsabilités lors d’une guerre mondiale. Jérôme Fehrenbach apporte sur ce point des éléments très clairs. Eloigné de tout antisémitisme, l’évêque se tut d’une part sur la demande de la communauté juive allemande peu désireuse d’attirer l’attention sur elle et d’aggraver sa situation, et d’autre part parce qu’il jugeait l’action souterraine beaucoup plus efficace pour sauver ces malheureux persécutés. Comme le pensait et le fit Pie XII qui le créa cardinal en 1946. Comme le pensait et le fit l’épiscopat français.

Que retenir de cette action et de ce très utile ouvrage ? Von Galen, avec un courage inouï – sans aucun doute la défaite du nazisme le sauva – cria la vérité. La Vérité de l’Evangile. Celle qui rend libre. Prêt à subir le martyr, il parla certes mais de très nombreuses personnes proches de lui payèrent de leur liberté ou de leur vie l’engagement de l’évêque. On ne parle jamais innocemment dans un Etat totalitaire. Enfin, son exemple devrait inspirer bien des évêques de notre temps qui ne sont pas confrontés au nazisme mais à une identique idéologie de mort.

Frédéric LE MOAL

Pour aller plus loin : Jérôme Fehrenbach, Von Galen, un évêque contre Hitler, Cerf, février 2018 – sur Amazon

Le lion de Münster : un évêque allemand contre le nazisme

Mgr von Galen s’est distingué en menant l’opposition catholique aux euthanasies commises par le régime hitlérien et en dénonçant la persécution de l’Église. Extrait de la recension de David Roure pour La Croix, en attendant celle d’un de nos historiens.

Von Galen. Un évêque contre Hitler,
de Jérôme Fehrenbach,
Cerf, 2018

Surnommé le « lion de Münster », Clemens August von Galen (1878-1946) est devenu une des grandes figures de l’Eglise catholique en Allemagne à cause de sa résistance à Hitler. Il est né dans une famille nombreuse et très croyante et l’auteur de cette belle biographie se plaît à nous narrer tous les liens familiaux qui l’attachaient à de nombreuses familles germaniques aristocratiques et même princières, et parfois ce n’est pas toujours évident à suivre (quelques petits tableaux généalogiques en fin d’ouvrage auraient pu être bien utiles !) En revanche, J.Fehrenbach passe assez vite sur le quart de siècle (1904-1929) où, pourtant incardiné dans le diocèse de Münster, le jeune prêtre a servi diverses paroisses à Berlin, qui était alors à la fois « un poste d’observation de la vie parlementaire » mais aussi une « capitale en crise perpétuelle » !

Homélies virulentes contre le régime

Revenu dans son diocèse d’origine, il y sera nommé par Pie XI archevêque en 1933, juste après qu’Hitler soit devenu chancelier. Alors, « l’itinéraire de Clemens August au cours des années 1933-1942 est celui d’une ascension régulière, par degrés, vers une contestation de plus en plus ouverte du gouvernement ». C’est sur cette période-là de sa vie que, de manière assez logique,  notre biographe est le plus disert. En 1937, avec quatre autres évêques allemandes, Clau (surnom donné dans sa famille au prélat) aide le pape à rédiger la fameuse encyclique Mit Brennender Sorge, qui, par un véritable « tour de force de communication », parviendra à être lue dans toutes les paroisses catholiques d’Allemagne le dimanche des Rameaux !

C’est quatre ans plus tard que Von Galen accomplira une œuvre plus personnelle qui le fera connaître dans tout le pays : durant l’été 1941, il prononce en effet dans différentes églises de Münster trois homélies (dont le texte est fourni à la fin du présent ouvrage), longues et très virulentes contre le régime nazi, en particulier contre l’euthanasie des personnes handicapées et contre les mesures discriminatoires envers les chrétiens que mettait en place ce régime à l’idéologie néopaïenne. « Les sermons ne se répandent pas seulement par les villes et les campagnes, dans la société encore civilisée, dans le milieu des opposants actifs ou des dissidents latents, parmi les sympathisants du milieu catholique. Ils prennent aussi, parfois, la direction du front. »

« Grand regret »

Fehrenbach répond, à juste titre, aux deux questions que ne peut manquer de se poser le lecteur d’aujourd’hui, trois-quarts de siècle après les faits : tout d’abord, si Von Galen ne parle jamais ouvertement des persécutions contre les Juifs c’est qu’il croyait, comme d’autres responsables d’Église de l’époque, qu’il était plus efficace d’essayer d’en sauver quelques-uns concrètement et discrètement et que, au contraire, une critique publique aurait entraîner un acharnement encore plus meurtrier de la part des nazis ; pourtant, une fois la guerre finie, il confiera à son vicaire général son « grand regret » de ne pas avoir osé une « prise de position publique envers les Juifs après la nuit de Cristal » !

Ensuite, si Von Galen n’a plus élevé de protestation forte à partir de 1942, ce n’est bien sûr pas du tout parce qu’il se serait rallié à Hitler, mais parce qu’il pensait que cela n’aurait plus été d’aucune utilité face à un régime qui commençait à se déliter. Si les nazis n’ont pas osé l’éliminer lui-même car il était devenu très connu, il n’empêche qu’il a connu de grandes souffrances dans les dernières années de la guerre : en représailles, camp de concentration pour une quarantaine de prêtres de Münster, diocésains ou religieux (une dizaine ne reviendront pas !) mais aussi mort au front de proches parents (dont au moins cinq neveux !) et bombardement de sa cathédrale et de son évêché en octobre 1943 où lui-même sauve sa vie de justesse.

Usé par les épreuves

Une fois la guerre terminée, Pie XII, qui l’avait toujours soutenu, lui donne le chapeau de cardinal dès février 1946. Malheureusement, sans doute usé par toutes les années d’épreuve qui avaient précédé, le cardinal von Galen meurt le mois suivant, juste après son retour triomphal dans sa ville ! Quelques décennies plus tard, le 4 octobre 2005, il sera béatifié à St-Pierre de Rome (et ce fut la dernière béatification célébrée en ce lieu !) par un autre Allemand, le pape Benoît XVI !

Pour aller plus loin : se procurer le livre sur Amazon

Le Vatican contre Hitler

Pie XII

Le Figaro Magazine écrit ici :

Il y a huit ans, Jean Sévillia, rédacteur en chef adjoint au « Figaro Magazine », publiait un essai appelé à devenir un best-seller : « Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique » (100 000 exemplaires vendus). Une dénonciation en bonne et due forme du « terrorisme intellectuel » et du prêt-à-penser sur les Croisades, les guerres de Religion, la Révolution, la décolonisation, etc. Constatant que, à l’école comme dans les médias, rien, depuis, n’a vraiment changé dans la manière de présenter l’histoire, l’écrivain-journaliste récidive cet automne avec « Historiquement incorrect » (1). Sur ce que l’Occident médiéval doit ou non aux Arabes, sur Galilée, l’Eglise et la science, sur le sentiment de culpabilité qu’entretient l’Europe vis-à-vis de l’aventure coloniale, sur notre perception contemporaine de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, sur l’immigration, Sévillia bouscule les idées reçues, balaye les clichés et restaure la vérité historique, chiffres et témoignages à l’appui, en se basant sur les meilleures sources et les travaux de recherche les plus récents.

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Benoît XVI : « la situation interdisait à Pie XII toute protestation publique »

Benoît XVI - Peter Seewald

Dimanche était fêté le 53e anniversaire de la mort de Pie XII. Fin 2010, dans le livre d’entretien avec le journaliste Peter Seewald, Lumière du monde, Benoît XVI revenait sur la question de son prétendu ‘silence’ pendant la guerre (1). Nous publions aujourd’hui le texte intégral de l’avis de Benoît XVI, affirmant que Pie XII « a sauvé des juifs plus que quiconque » et que la situation de l’époque « interdisait au pape » de protester ouvertement.

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Pie XII : le cardinal Kasper fait le point des recherches sur son pontificat

L’ouverture des archives du Vatican sur le pontificat de Pie XII, annoncée par le Saint-Siège aura lieu d’ici 6 ans, indique le cardinal Walter Kasper, dans une conférence à l’université « Hope » de Liverpool, dans laquelle et rappelle aussi que les déclarations de Vatican II sur le judaïsme sont « irrévocables » (cf. Zenit du 27 mai 2010).

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« Pas la moindre trace de naziphilie au Vatican »

Qui a écrit, le 28 octobre 1940 : « Il n’y a pas la moindre trace de naziphilie au Vatican » ? La réponse est donnée par un article d’Histoire du Christianisme Magazine (HCM) n°44, paru en décembre 2008, que nous reproduisons ici, avec leur aimable accord. L’auteur, Yves-Marie Hilaire, est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Lille II, et a dirigé, entre autres publications, Histoire de la papauté (Tallandier, 1996).

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