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Une pièce sur Etty Hillesum, victime de la Shoah

Etty HillesumConnaissez-vous Etty Hillesum, morte à Auschwitz en 1943 ? La jeune actrice Helena Sadowy prépare un spectacle mettant sa vie en scène, grâce aux écrits bouleversants laissés par cette victime de la Shoah. Interview.

Pie XII.com : En quoi consiste votre projet théâtral ?

Helena Sadowy : Il y a trois ans, j’ai assisté à un spectacle mettant en scène les écrits d’Etty Hillesum ; j’étais choquée par le manque d’engagement des comédiens vis-à-vis du texte incroyablement puissant de cette jeune femme. J’avais envie de me lever pendant la représentation et de crier : “C’est un scandale ! Vous êtes en train de parler de millions de Juifs qui ont péri dans les camps! Prenez-vous la mesure de ce qui s’est passé ?”. En sortant de la salle, j’ai pensé : “Il faut absolument que QUELQU’UN monte ce texte en lui donnant sa vraie profondeur !” Et un an plus tard, cela s’est transformé en : “Il faut absolument que JE monte ce texte !” 😊

J’ai donc sélectionné une heure de texte dans les quelques trois-cent pages d’Une vie bouleversée, recueil des écrits d’Etty Hillesum regroupant son journal rédigé entre 1941 et 1943, et les lettres qu’elle a envoyées depuis le camp de Westerbork. Il s’agit à présent de porter la voix d’Etty, seule en scène, pendant un peu plus d’une heure, avec toute l’honnêteté et l’engagement que ce texte requiert. Pour ce faire, je suis accompagnée d’une amie et metteuse en scène, Véronique Ebel, qui me guide de son regard pertinent et exigeant, pour rester la plus fidèle possible aux mouvements intérieurs de cette jeune femme hors du commun de 28 ans.

– Etty Hillesum : pourquoi avoir choisi cette figure ?

Il me paraît crucial de nos jours de faire entendre sa parole porteuse d’une réelle espérance. Pas d’un espoir en toc comme “ça ira mieux demain!”, car Etty n’était que trop consciente que les menaces extérieures iraient en s’empirant. Mais une vraie espérance qui trouve sa source dans la bonté de la vie. Elle passe au travers de la cruauté de cette période infernale en nourrissant une vie intérieure de plus en plus riche. Cette vraie liberté intérieure se maintiendra jusqu’au bout, et ce malgré les circonstances de plus en plus effroyables que l’on connaît.

– En deux mots, que pouvez-vous nous dire d’elle ?

Esther (Etty) Hillesum est née en janvier 1914 aux Pays-Bas dans une famille de tradition juive. Femme sensible et passionnée, elle éprouve un profond mal de vivre et cherche un sens à sa vie. En février 1941, elle fait la rencontre de Julius Spier(*), rencontre qui deviendra le catalyseur du cheminement spirituel de la jeune femme. Par son accompagnement psychologique et spirituel, Julius Spier aide Etty à canaliser ses forces vitales et à reconnaître la présence de Dieu en elle-même. C’est sous son conseil qu’elle commencera à écrire un journal le 9 mars 1941. Elle y décrit les mesures restrictives de plus en plus austères contre les Juifs d’Amsterdam, jusqu’à son transfert au camp de transit de Westerbork où elle séjournera elle-même pour y travailler dans “l’assistance sociale aux personnes en transit” organisée par le Conseil juif. Elle sera déportée à son tour à Auschwitz en septembre 1943 avant d’y mourir deux mois plus tard.

– S’est-elle convertie au christianisme ?

Etty ne s’est pas proprement convertie au christianisme ; cependant, ce que l’on découvre au fil des pages de son journal, c’est un chemin d’amour qui élargit son cœur et son intelligence. Un itinéraire qui l’introduira peu à peu dans une intimité avec Dieu. De Julius Spier, elle dit qu’il est « l’accoucheur de son âme », et, à son contact, elle découvre l’amour pour Dieu et pour toute l’humanité, jusqu’au don absolu de soi, jusqu’à l’abnégation la plus totale, tout en gardant, avec une admirable constance, son indéfectible amour de la vie, et sa foi inébranlable en l’Humain.

– Cela vous a-t-il rapproché d’elle, et pourquoi ?

Au fil du travail théâtral sur ce texte d’une richesse infinie, je me suis sentie de plus en plus proche d’Etty. Je l’admire. Nous avons le même âge elle et moi, et je la considère comme une amie, un guide, qui me montre le chemin de la liberté intérieure, du don total de soi. Pour moi, elle est une figure majeure de sainteté du siècle dernier. Sa parole me fonde. Elle m’inspire. Quelle chance inouïe de pouvoir dire ce texte encore et encore ! J’espère que de nombreux spectateurs pourront l’entendre à leur tour et en être inspirée comme je le suis !

Pour aller plus loin :

(*) Sychothérapeute disciple de Jung, juif d’origine, 54 ans, se montrant de plus en plus intéressé au christianisme, ira jusqu’à désirer le baptême.

 

Témoignage inédit sur le plan d’Hitler pour enlever Pie XII

PieXII-oiseauAntonio Nogara raconte, dans le journal officiel du Vatican, L’Osservatore Romano, en italien du 6 juillet 2016, « cette nuit de 1944… quand le substitut se précipita chez le directeur des Musées du Vatican ». Les alliés venaient de confirmer le plan de Hitler d’enlever Pie XII, déjà connu du pape grâce à l’ambassade d’Allemagne. Un témoignage oculaire important et inédit, traduit intégralement par Constance Roques pour Zenit, et reproduit ici.

Dans la Rome, « ville ouverte » de 1943 et 1944, le langage habituel recourait, avec une grande fréquence, aux mots s’éloigner, s’éclipser, se tenir en embuscade, se cacher, échapper, disparaître, en référence aux personnes, et cacher, masquer, camoufler, dissimuler, en référence aux choses ; des verbes qui se confrontaient aux noms d’arrestations, déportations, razzias, coups de filet, perquisitions et séquestrations, termes révélateurs de la situation difficile d’alors.

Malgré l’afflux de personnes déplacées en quête d’une aide et d’un refuge, la Ville surpeuplée semblait presque déserte. Promenades, réceptions et divertissements en général quasiment abolis ; les « sorties », parfois à la limite de l’aventure, étaient destinées à la recherche du strict nécessaire à repérer le plus près possible, en empruntant de préférence les chemins, ruelles et petites places où la contiguïté des magasins, porches et bifurcations offraient de plus grandes possibilités de se dissimuler ou des échappatoires.

Le soir, tout le monde à la maison, autour de radios grésillantes, de portée limitée ou troublée, le volume au plus bas, en quête d’informations, ou engagé, avec des proches et des voisins d’immeubles, dans des parties prolongées de « briscola », de « scopa » (jeux de cartes populaires, ndlt) et de jeux similaires, mais toujours l’oreille tendue pour percevoir le danger imminent dans le son suspect du pas cadencé d’une ronde, un ordre militaire sec, le bruit d’un véhicule, un coup de feu…

Les rassemblements indispensables pour des raisons vitales, prompts à se dissoudre au premier signal d’alarme, se formaient à l’abri des cantines publiques et des paroisses qui distribuaient des rations fournies par le vicariat ou par le Cercle de Saint Pierre qui, grâce à la générosité de la Société générale immobilière et à ses camions protégés par les drapeaux du Vatican – certains étaient aussi mitraillés, faisant des victimes parmi les chauffeurs – se trouvaient en Italie centrale (Ombrie et Toscane).

Dans l’attente des tours, l’anonymat et le caractère occasionnel des rencontres favorisaient les échanges de conversations de circonstance, banales et circonspectes, dans lesquelles la patience forcée commune se créait des moments d’exutoire par des interjections dont l’hyperbole sarcastique masquait souvent la protestation. Parmi toutes celles qui m’ont été rapportées, je fus frappé alors par celle de quelqu’un qui, racontant avoir assisté à des coups de filet systématiques et à des disparitions de parents et de connaissances, hasarda, d’un ton sournois : « il ne manquerait plus qu’ils nous emmènent le pape ! » L’expression, à la limite de l’imaginable, aurait eu l’effet voulu en se référant à la Coupole ou au Colisée mais, avec l’allusion au pontife, elle obtenait la plus grande efficacité, comme une malédiction dans la douleur, l’humiliation et l’effarement, réveillant dans le subconscient, croyant ou non croyant, la question angoissée : mais qu’en serait-il de Rome sans le pape, centre du christianisme ?

Le tourbillon des événements ne me détourna pas du souvenir de cette boutade, jaillie ingénument telle une effusion dans un moment de colère, mais pas si invraisemblable ni infondée du tout. Quelques semaines plus tard, le hasard allait m’en donner une preuve personnelle inattendue.

En 1921, étant donné les multiples charges qui étaient confiées à mon père Bartolomeo, outre la direction générale des Musées, le pape Benoît XV lui accorda, privilège convoité et exceptionnel pour un laïc marié avec des enfants, d’habiter dans le sacré Palais apostolique qui, avec les Musées, la Bibliothèque, les Archives et une partie circonscrite des jardins actuels, complétait le territoire du Vatican avant le Concordat et le traité du Latran de 1929. En dépit des meilleures dispositions de la part des officials compétents, l’exiguïté des lieux rendait difficile le repérage de locaux habitables et adaptés à un usage familial ; après plusieurs mois de recherche, l’attribution tomba sur un ensemble de salles abandonnées du Secrétariat des Brefs, donnant par deux amples baies vitrées sur le centre du bras central de la Troisième Loge, avec par derrière des chambres et des couloirs qui donnaient sur le corridor du Triangle. L’accès était à côté de l’ascenseur, qui fonctionnait à l’eau à cette époque et servait aussi les autres « loges » de la Cour Saint Damase.

Quand la Secrétairerie d’État était fermée, la Troisième Loge déserte devenait un déambulatoire idéal avec vue sur Rome d’un bout à l’autre, par beau temps comme par mauvais temps. Mes parents en profitaient le soir après le repas ; souvent je les rejoignais et plus d’une fois je les trouvai en train de converser avec Monseigneur Giovanni Battista Montini qu’ils rencontraient alors qu’il sortait, bien au-delà des horaires, de la Secrétairerie d’État pour rentrer dans son logement situé au dos de la Première Loge, non loin de l’appartement Borgia.

Les contacts de mon père, pour raison de travail, avec Mgr Montini étaient presque quotidiens et les rencontres vespérales répétées, devenues habituelles avec les années, avaient aussi pris une empreinte familière pour ma mère et pour moi. À part l’heure – il devait être vingt-trois heures – je n’éprouvai donc pas de surprise particulière lorsqu’à un moment avancé de la soirée, en plein hiver 1944, entre la fin janvier et les premiers jours de février, ayant entendu la sonnette de l’entrée, je me trouvai face à Mgr Montini qui, entrant rapidement et fermant immédiatement la porte dans son dos, me dit qu’il « devait » rencontrer « le professeur » d’urgence.

Embarrassé de me trouver en robe de chambre et en pantoufles, je le priai de s’asseoir dans le studio-bibliothèque et je courus chez mon père qui était déjà au lit sous deux lourdes couvertures, son bonnet de nuit sur la tête et un édredon sur les pieds. Le chauffage avait été interdit par manque de charbon et par respect pour les sacrifices imposés aux Romains par les circonstances ; la chambre, exposée au nord, était particulièrement froide.

Par les temps qui couraient, surpris mais non contrarié compte tenu du caractère d’urgence manifesté par un personnage connu pour sa discrétion, mon père se rhabilla prestement. Je ne me souviens pas comment je me suis occupé de notre hôte illustre jusqu’à ce que, plus rapidement que prévu, mon père apparaisse ; après un bref conciliabule entre eux deux, ils sortirent à la hâte : mon père emmitouflé tenant à la main le lourd trousseau des clés du Musée et de la Bibliothèque, Mgr Montini avec une torche électrique qu’il avait posée sur un coffre dans l’entrée, torche du type de celles dont étaient dotés les pompiers pour leurs rondes nocturnes.

Préoccupé pour la santé de mon père plus que pour les motifs de cette excursion qui avait clairement pour objet les musées, j’attendis avec ma mère le retour qui advint au bout de presque trois heures. Mon père, qui paraissait très éprouvé et transi, nous rassura laconiquement et, renvoyant le compte-rendu à de meilleures heures, se mit au lit avec détermination et l’air préoccupé.

Ce n’est que le lendemain après-midi qu’avec la recommandation de maintenir le secret absolu, mon père nous révéla que l’ambassadeur du Royaume-Uni, sir Francis d’Arcy Osborne, et le chargé d’Affaires des États-Unis, Harold Tittmann, avaient averti ensemble Mgr Montini qu’ils avaient eu vent, par leurs services militaires d’information respectifs, d’un plan avancé du Haut Commandement allemand pour capturer et déporter le Saint-Père sous le prétexte de le mettre en sécurité « sous la haute protection » du Führer. Auquel cas, considéré comme imminent, les forces alliées interviendraient immédiatement pour bloquer l’opération, y compris par des débarquements au nord de Rome et un lâcher de parachutistes. Il fallait par conséquent préparer aussitôt un refuge secret où le Saint-Père serait introuvable pour le temps strictement nécessaire, deux ou trois jours, à l’intervention militaire.

Telles étaient la substance et la portée de la démarche diplomatique anglo-américaine, confidentiellement exposée par Mgr Montini à mon père, mobile exceptionnellement dramatique de l’excursion nocturne, qui devait naturellement être gardée secrète. C’est dans ce but que, toujours selon le récit de mon père, la recherche commença cette nuit-là, de la Galerie lapidaire à l’escalier de Bramante et, de là, dans les locaux de la vieille Direction des Musées et annexes, autour de la Grande Niche, et de la cour octogonale jusqu’à la Cour de la Pomme de pin, sans négliger les pièces mineures servant de dépôts, débarras, vestiaires à adapter éventuellement ; mais malheureusement, la recherche autour de ces locaux s’avéra négative.

Excluant a priori, pour sa trop grande visibilité, la Pinacothèque et le bâtiment attaché à la nouvelle entrée, partiellement habité, et excluant les magasins des Marbres dont la structure les rendait inhabitables, une pause s’imposait. La recherche, jusqu’alors décevante, fut étendue à la Bibliothèque qui, ne présentant pas de solutions internes, inspira cependant à mon père, qui y avait travaillé plus de dix ans comme « scrittore » au début du siècle, l’idée de visiter aussi la Tour des Vents contiguë et la visite confirma les attentes.

La grosse tour massive et élégante, en état de semi-abandon, se révéla contenir un dédale de pièces, de couloirs, d’escaliers et de petites échelles, un mini-labyrinthe dans un emplacement favorable pour un trajet couvert et rapide à parcourir. Mgr Montini en sembla convaincu et conclut l’extraordinaire galopade en rentrant à la maison.

Il ne fait pas de doute qu’il s’est bien agi d’une galopade, vu le rythme de marche que Mgr Montini avait imprimé dans la fougue de sa recherche et auquel mon père, qui avait trente ans de plus que Montini, résista bien (Bartolomeo Nogara avait alors presque 76 ans, Montini 46). Mon père rappelait aussi que son illustre compagnon de galopade, malgré l’angoisse de la recherche, manifestait de temps en temps de brefs commentaires sur la beauté suggestive des œuvres d’art entrevues par intermittence dans un rayon de lumière, au cours de cette rapide recherche. Quant au choix définitif du refuge, mon père était personnellement convaincu du caractère improbable de la solution d’y recourir, s’agissant d’un expédient précaire, d’une sécurité relative et d’une validité dans le temps très réduite. Il avait aussi proposé à Mgr Montini un plan alternatif en réserve, à savoir d’étendre la recherche à la basilique Saint Pierre, avec ses tenants et ses aboutissants, souterrains compris, comme siège peut-être plus sûr dans la fâcheuse hypothèse de la séquestration du Saint-Père. Mon père conclut le compte-rendu, nous fixant d’un regard plein d’amour, par la phrase « Que Dieu nous aide », invocation qui était aussi une invitation : « Ne me posez pas d’autre question ».

Un long silence s’ensuivit, ma mère anéantie entre incrédulité et effarement, moi surpris par la tournure que prenaient à l’improviste des événements qui demandaient la recherche immédiate de solutions certainement à haut risque personnel, y compris pour les amis que nous avions aidés à se cacher au Vatican et que nous ne voulions pas abandonner. Outre le sort malheureux et humiliant du Saint-Père à qui nous étions liés par l’affection et la dévotion, planait sur nous la pensée oppressante qu’une visite des SS ne serait bénéfique pour personne, réfugiés juifs et non juifs, avec les mesures de rétorsion possibles sur les résidents ecclésiastiques et laïcs. Quelques semaines agitées se passèrent dans l’attente spasmodique autant que vaine de développements réconfortants de l’Opération Schingle, étant donné l’enchaînement d’informations contradictoires provenant de diverses sources autorisées elles aussi.

Je me souviens ensuite comme d’un jour de grand soulagement de celui où mon père, rentrant à la maison après une de ses visites presque quotidiennes à la Secrétairerie d’État, nous confia que le plan d’Hitler était déjà connu depuis longtemps du Vatican qui avait été alerté par des indiscrétions privées allemandes de personnes hostiles au plan en question. L’ambassade d’Allemagne elle-même aurait souligné à Berlin les inévitables réactions négatives parmi les populations catholiques, y compris dans les différents pays neutres. La folle opération redoutée n’aurait pas lieu grâce aux prises de position internes des autorités diplomatiques allemandes à Rome. Il est cependant certain que les appréhensions pour la sécurité du pontife ne prirent fin qu’après l’abandon de Rome par l’armée allemande.

La solution pacifique à cet événement ne dissipa nullement certains motifs de perplexité qui l’accompagnèrent et que nous ne pouvons négliger, puisque nous en parlons. Il est hors de doute que les informations apportées par les deux ambassadeurs alliés étaient d’une gravité telle, même par rapport à ce qui était déjà su, qu’elle incita Mgr Montini à s’activer aussitôt pour faire face immédiatement, à l’improviste, à une situation d’urgence. Il est aussi impensable que Mgr Montini n’ait pas aussitôt informé de la démarche diplomatique le cardinal Luigi Maglione, alors secrétaire d’État, sans exclure des consultations plus larges et plus hautes. L’intervalle d’environ quatre heures, entre ses remerciements aux deux ambassadeurs et la solitaire visite-intrusion chez Bartolomeo Nogara, trouverait son explication dans ces consultations internes préalables à la Secrétairerie d’État. L’assurance d’une intervention immédiate qui aurait libéré le pontife en l’espace de quelques jours firent sans doute affleurer des motifs d’incertitude et de scepticisme quant au très bref délai annoncé pour l’intervention militaire, comme sur la possibilité de s’opposer aux éventuels soldats allemands qui, certainement bien entrainés et préparés dans ce but, auraient agi à coup sûr en une demi-heure ou à peine plus.

Avec du recul, en reparlant de cette excursion nocturne avec les doutes qui l’accompagnèrent, mon père exprima sa conviction qu’en cette circonstance Mgr Montini, quelles que fussent ses estimations personnelles, s’acquittait d’un devoir avec les scrupules et le zèle qui le caractérisaient. Dans la situation dramatique de ces mois, la dénonciation conjointe des ambassadeurs des deux plus grandes puissances alliées ne pouvait en aucune manière être ignorée. Heureusement, l’exécrable événement fut conjuré, épargnant l’histoire de pages plus douloureuses que celles qu’elle avait déjà écrites en ces temps-là. Je considère aujourd’hui pratiquement partagée par tous la conviction exprimée par mon père que Pie XII, en raison de son sens élevé de la dignité, du caractère fort dont il a fait preuve en diverses circonstances et du sens élevé de l’honneur qui a toujours accompagné son magistère, n’aurait jamais admis de compromis en négociant sa propre sécurité contre des solutions incompatibles – même minimes – avec la dignité et le prestige du pontife et de l’Église.

L’évocation de souvenirs de cette période vécue intensément réveille encore en moi des émotions apaisées comme celle des amples baies vitrées de la Troisième Loge qui tremblaient au grondement cadencé des coups de canon sur le front, désormais proche des « Castelli Romani », annonçant des temps nouveaux qui allaient bientôt frapper à nos portes.

 

Père Marie-Benoît, le prêtre qui sauva 4500 Juifs

Père Marie-Benoît

Dans le Figaro, Jean Sévillia revient sur la figure de ce prêtre capucin encouragé par Pie XII en 1943 et qui a son arbre à Yad Vashem, comme « Juste parmi les nations ».

Dans ses souvenirs, tout avait commencé fin 1940, peut-être début 1941. Un homme était venu le voir, dans son couvent de Marseille, afin de lui demander de secourir une jeune fille juive et sa famille. Spontanément, le capucin avait accepté parce que, déclarait-il, «il ouvrait les bras à quiconque demandait de l’aide». A cette nuance près qu’à cette époque, ils n’étaient guère nombreux à tendre la main aux Juifs étrangers qui avaient fui les armées allemandes et que les conditions d’armistice et les directives de Vichy avaient placés dans une nasse. Mais le père Marie-Benoît n’était pas du genre à se laisser impressionner. Le bruit de son intervention s’était discrètement répandu, les cas s’étaient succédé. Il avait secouru dix, puis vingt, puis cent réfugiés juifs.

Le père Marie-Benoît sera un des premiers Français, en 1966, à être décoré du titre de «Juste parmi les nations».

Et cela avait continué: quatre ans durant, dans le sud de la France (Marseille et Nice) puis à Rome (en 1943 et 1944), le religieux avait fait de l’assistance aux persécutés et pourchassés de toutes sortes, Juifs, résistants ou aviateurs alliés, une véritable mission. Combien de personnes avait-il secourues? Le nombre de Juifs qui lui doivent la vie sauve est estimé à 4 500. Pie XII, en 1943, avait encouragé l’entreprise de ce fils de saint François qui sera un des premiers Français, en 1966, à être décoré du titre de «Juste parmi les nations»: à Yad Vashem, le Mémorial des héros et martyrs de l’Holocauste créé par l’Etat d’Israël, un arbre a été planté en son honneur.

Susan Zuccotti, une historienne américaine, consacre un livre à ce personnage qui mérite d’être connu. L’ouvrage ne remplace pas la biographie savante que Gérard Cholvy, professeur émérite à l’université de Montpellier, a publiée sur lui (Marie-Benoît de Bourg d’Iré, Cerf, 2010). Mais sa lecture donne à admirer l’itinéraire étonnant de Pierre Péteul, né dans une modeste famille de l’Anjou, entré en religion sous le nom de Marie-Benoît, devenu docteur en philosophie et professeur au Collège de son ordre à Rome. Ce héros modeste, mort en 1990, aura beaucoup compté dans le dialogue instauré après-guerre entre l’Eglise catholique et les Juifs, ce qui ajoute à sa dimension historique.

Père Marie-Benoît, de Susan Zuccotti, Bayard, 446 p., 34,90 €. Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

« Dieu est rouge » : l’exemple du père Zhang Gangyi

Dieu est rougeEglise d’Asie : l’écrivain chinois Liao Yiwu vit en exil à Berlin depuis 2011. Durant les années 1980, il est un poète majeur de l’avant-garde chinoise quand un de ses poèmes, « Massacre », à propos de l’écrasement du printemps de Pékin, le 4 juin 1989, le fait basculer dans la dissidence. Libéré en 1994 après quatre ans de prison, il mène ensuite une vie d’errance, voyant ses livres interdits par la censure. Devenus l’un des écrivains chinois les plus lus clandestinement dans son propre pays, L’Empire des bas-fonds (Bleu de Chine, 2003), saisissante galerie de portraits, puis Dans l’empire des ténèbres (François Bourin Editeur, 2013, réédité chez Books Editions), récit de son séjour dans les prisons chinoises, le font connaître du public occidental. Interrogé sur le caractère double de ses livres, à la fois témoignage et œuvre littéraire, il répond qu’avant de faire de la prison, l’aspect qui primait pour lui était la littérature. Après la prison, témoigner est devenu central. « Dans un pays comme la Chine, dire la vérité prend la première place. Si l’on met en balance littérature et recherche de la vérité, le principal est sans aucun doute de trouver les moyens par l’écriture de rendre le mieux compte de cette réalité », expliquait-il dans Courrier International en janvier 2013. Le mois dernier, Liao Yiwu était de retour en France pour la publication de son livre Dieu est rouge. Ecrit en 2011, publié en février 2015 par Books Edition et Les Moutons Noirs, ce livre est le récit des rencontres faites par Liao Yiwu avec des chrétiens du Yunnan, du Hebei, de Pékin et de quelques autres régions en Chine.

Parmi ces rencontres, celle du Père Zhang Ganguyi,envoyé par Pie XII dans un camp de prisonniers au tout début de la guerre…

Zhang Gangyi a toute une histoire. Il est né en 1907 dans une famille de catholiques du village de Xincheng, dans le canton de Xiyang, sous-préfecture de Sanyuan, province du Shaanxi. À l’âge de dix-huit ans, il est entré au petit séminaire de Tongyuanfang, une des premières bases du catholicisme implantées dans le Shaanxi. Vers 1930, il a été choisi par des franciscains italiens parmi les élèves du séminaire du Sud du Shaanxi, à Ankang, pour aller se perfectionner au siège italien de l’ordre des Franciscains. Il a commencé à étudier en 1932 ; trois ans plus tard, il prononçait ses premiers vœux et le 15 août 1937, jour de l’Ascension, il était ordonné prêtre. Peu après, la Seconde Guerre mondiale a éclaté et le pape Pie XII a choisi d’envoyer Zhang Gangyi comme aumônier dans un camp de prisonniers de guerre.

À l’époque, l’Italie de Mussolini était une grande caserne. Il fallait montrer ses papiers partout. Le prêtre Zhang a été arrêté, et lorsqu’on l’a interrogé, il a déclaré dans un anglais fluide : « Je suis un missionnaire et non un prisonnier de guerre. » Mais on lui a répondu : « Vous venez d’un pays ennemi, vous êtes donc un prisonnier de guerre. » Il a argumenté : « À part Satan, Dieu n’a pas d’ennemis. » L’homme a répliqué en riant : « Dans l’état de guerre actuel, il n’y a rien d’autre que Satan ; le Vatican a été décrété zone interdite. »

Zhang Gangyi s’est donc retrouvé, lui, missionnaire chinois, au milieu de plusieurs milliers de prisonniers de guerre alliés anglais, américains, dans ce camp, cerné de hauts murs, de grillages, avec des systèmes d’alarme, des miradors et projecteurs comme on en voit dans les films sur la Seconde Guerre mondiale. Il n’a pas été long à devenir célèbre car, sans se soucier de sa situation humiliante, il passait ses journées à psalmodier la Bible, priant de tout son cœur et se rendant utile à tous. Il tenait compagnie aux blessés et aux malades, sans épargner sa peine ni craindre les reproches ; en outre, chaque semaine, il disait la messe dans sa cellule, priant Dieu de mettre fin à la guerre et de permettre aux prisonniers de rentrer chez eux. Mussolini lui-même entendit parler du « prêtre chinois » et voulut le rencontrer. C’est ainsi que le destin tragique du prêtre Zhang a brusquement changé : on l’a extrait de sa cellule et il est effectivement devenu l’aumônier en titre du camp. Il pouvait bavarder librement avec n’importe quel détenu, ce qui lui a permis d’échapper provisoirement à sa situation terrifiante, de se rapprocher du paradis et d’atteindre une joie spirituelle pure. À la fin, les gardiens du camp lui faisaient confiance et le respectaient ; au point qu’ils lui laissaient parfois les clés des cellules.

Après la reddition italienne, en 1943, le camp passa sous le contrôle des Allemands, et à la fin de l’année 1944, Zhang Gangyi apprit que quelque quatre mille prisonniers de guerre allaient être fusillés. Par une nuit d’orage, tandis que la foudre déchirait les nuages, il libéra les détenus en leur disant : « Vous êtes les enfants de Dieu. Nul autre que Jéhovah n’a le droit de vous priver de votre liberté ! Suivez-moi et fuyons cet enfer. Rentrez chez vous et retrouvez vos proches. Tous les êtres vivants sont égaux, Dieu est avec vous. » Il prit la tête des prisonniers qui s’emparèrent des armes des gardiens. Ils coupèrent l’alimentation électrique et prirent la fuite.

Que lui est-il alors arrivé ?

D’après ce que l’on peut lire sur Internet, il a été repris par les nazis et condamné à mort. Il devait être fusillé le 15 janvier 1945, à 8 heures. Juste avant l’exécution, il fut sauvé, comme par miracle, par une intervention aérienne des Alliés. Il est ensuite resté caché au Vatican pendant trois mois environ, jusqu’à la fin de la guerre. Mais j’ai entendu dans le Shaanxi une autre version, plutôt pittoresque, que je n’ai pu vérifier. Elle dit ceci. Quand les prisonniers se furent échappés, le père Zhang a enfilé la robe d’une femme du coin, s’est coiffé d’un foulard à fleurs et, ayant accompli sa mission, a continué son chemin vers le Saint-Siège. Il a pris le train en direction de Rome. Il a fini par franchir la frontière avec le Vatican et par s’y réfugier. Puis il a pénétré dans la basilique Saint-Pierre par une porte dérobée. Caché derrière des colonnes, il a vu entrer un diacre et l’a suivi en catimini en traversant diverses salles immenses. Le diacre marchait à grands pas, la tête haute, sans jeter le moindre regard de côté. Le père Zhang, courbé en deux, cavalait derrière, le souffle court. Tout à coup, il a perdu de vue le diacre, qui avait tourné dans un couloir de ce véritable labyrinthe que constitue l’ensemble de la basilique, de la chapelle Sixtine, de la bibliothèque et des appartements pontificaux. Le père Zhang se demandait où il avait bien pu passer, quand soudain quelqu’un lui a fait un croc-en-jambe et l’a jeté à terre. En fait, le diacre s’était aperçu qu’il était suivi et croyait avoir affaire à une femme de mœurs légères. Aussi a-t-il été terriblement surpris quand, arrachant le foulard à fleurs que le père Zhang portait sur la tête, il a découvert la vraie nature de celle qui gisait à terre. « Est-il possible, s’écria-t-il, que tous les hommes portent ça en Orient ? »

Le père Zhang, qui n’était pas d’humeur à plaisanter, s’est relevé, les yeux gonflés de larmes. S’efforçant de se calmer, il a raconté en anglais son parcours et exposé l’objet de sa mission. Une demi-heure plus tard, le diacre pleurait lui aussi. Ils se sont étreints longuement, puis le diacre a conduit le père Zhang dans un local voisin de la place Saint-Pierre afin qu’il puisse se laver, se changer et prendre un repas avant d’aller, en hâte, rendre compte au pape.

Le soir même, Pie XII a reçu officiellement le père Zhang Gangyi et bavardé en privé avec lui jusque tard dans la nuit. Il a lui aussi fondu en larmes et, après un long moment, il a dit à son hôte, en lui tapant sur l’épaule : « Zhang, restez donc ici pour servir Dieu. »

Le père Zhang s’est levé pour répondre au pape : « Je remercie Sa Sainteté pour cette faveur, mais Zhang n’a accompli que la moitié de sa mission. Permettez-lui de rentrer dans son pays, afin de propager l’Évangile de Dieu auprès de ses compatriotes plongés dans l’ignorance. »

Le pape a insisté : « Distingué Zhang ! Servir au Vatican, c’est aussi une mission ! »

Le père Zhang s’inclina : « J’obéirai à l’ordre de Sa Sainteté jusqu’à la fin de la guerre et étudierai jour et nuit. Ensuite, je m’en retournerai ; le Vatican n’est pas seulement une ville, son domaine spirituel s’étend sur l’Occident comme sur l’Orient. Partout où se rend un missionnaire, des miracles peuvent se produire. »

Par la suite, le père Zhang a repoussé les invitations réitérées du pape à rester. Dans le mois où la Seconde Guerre mondiale a officiellement pris fin, il a fait ses bagages pour se préparer à rentrer au pays. Au moment où il quittait le Vatican, le gouvernement italien de l’après-guerre a envoyé une voiture à son intention. Comme il avait accompli une action d’éclat en libérant des prisonniers de guerre, il a été décoré de la médaille de héros de première classe de l’Etat. Il a également été invité à dire une messe dans une grande église du centre de Rome, afin de prier pour le repos de l’âme des personnes de différentes couleurs tombées pendant la guerre.

Un exemple de résistance spirituelle dans un camp de la mort

Victor Tiollier, séminariste

Alors que nous avons célébré en juin dernier le 70e anniversaire de la Libération de la France, nous pouvons faire mémoire de ceux qui, dans les camps de déportés, ont témoigné de leur foi, après avoir pris le risque d’entrer en Résistance. Le Journal tenu pendant huit mois par un jeune séminariste, Victor Tiollier sur de petits carnets entre le camp de Compiègne, où il fut interné après son arrestation à Lyon en 1944 et sa mort au camp de Neckarelz, en février 1945, est un de rares documents de ce genre qui nous soit parvenu. Il peut être consulté dans son intégralité sur un site qui vient de lui être dédié. Un témoignage qui intéressa aussi tous ceux qui se penchent sur la question Pie XII et plus généralement sur l’action des chrétiens pendant la Seconde guerre mondiale.

Né en janvier 1921, Victor Tiollier était né à Cruet, près de Montmélian (Savoie), où son père Albert, exploitait la vigne, dans le domaine de L’Idylle. Deux des frères de celui-ci étaient tombés pendant la Grande Guerre. La mère de Victor, Marie, était originaire de Pont-de-Beauvoisin (Savoie), où la famille était implantée depuis le XVIIIe siècle. Albert et Marie ont eu 6 enfants. Victor fait ses études au collège de La Villette à Chambéry (Savoie), qui fut à l’origine un petit séminaire, transféré près du chef-lieu de la Savoie en 1905, après les lois de séparation de l’Église et de l’État.

Victor Tiollier, séminariste

Il est imprégné dans sa jeunesse des valeurs du scoutisme. Après le baccalauréat, et les Chantiers de Jeunesse, il entre au séminaire de Chambéry. En 1943, sur le conseil de ses supérieurs, il se donne un temps de réflexion. Il entreprend alors des études de droit à Lyon. Il loge chez sa tante, Madame Jeanne Larchier, à Villeurbanne. Celle-ci héberge aussi deux autres étudiants, qui se trouvent être des agents du Réseau Gallia, un important réseau de Résistance : Paul Gentil et le cousin germain de celui-ci, Pierre Pittion-Rossillon. Ce dernier avait conseillé aux autres membres du réseau de se disperser en cas d’arrestation, car il n’était pas sûr de ne pas parler sous la torture. C’est pourquoi les deux jeunes résistants se cachent après avoir échappé à une perquisition de la Gestapo, en avril 1944.

Victor écrit alors à son père qu’il lui revient de reprendre le flambeau du « réseau » : « À un moment où tout était désorganisé et à refaire, j’ai cru et je crois encore qu’il était de mon devoir de ‘faire la relève’. On ne peut rester indifférent en face de certains actes, en face de certains procédés, en face de certaines gens. Trop de Français parlent, parlent… et ne font rien. J’ai été trop longtemps de ceux-là. »

Victor n’a pas le temps de beaucoup agir. Il est arrêté à Lyon le 19 mai 1944, alors qu’il relève une boîte aux lettres clandestine, rue Sainte-Catherine. Interrogé le lendemain, au 13 rue de la Fouaillerie, en pleine nuit, puis dans une cave d’une maison de la Gestapo, avenue Berthelot (ancienne École de Santé Militaire), il subit le supplice de la baignoire, mais ne parle pas. Menotté, il est emprisonné à Montluc (qui avait été la prison de Jean Moulin), où il restera quatre semaines.

Le 19 juin un train l’emmène, avec d’autres résistants, au camp de Compiègne-Royallieu (Oise.) Il est ensuite transféré à Dachau où il arrive le 5 juillet 1944. De ce convoi éprouvant, qui sera connu comme « le train de la mort », il réussit à lancer, alors qu’il est encore en France, un mot pour ses parents , qui le recevront. De Dachau il est bientôt transféré à Neckarelz, camp annexe du KL Natzweiler, dans la vallée du Neckar.

Depuis le 28 juin, alors qu’il était encore à Compiègne, il a noté dans un petit carnet son parcours et ses impressions au jour le jour. Il continue à Neckarelz.

Victor Tiollier, séminariste

Jour après jour, en dépit d’un travail exténuant, il s’astreint à une discipline morale et spirituelle de tous les instants dont il consigne les difficultés dans ce journal, qu’il cache soigneusement dans un de ses sabots.

Les notes s’interrompent à la date du 19 janvier 1945 : trop faible pour écrire, Victor Tiollier meurt cinq semaines plus tard du typhus. Il avait confié son journal à un camarade.

Georges Villiers, ancien maire de Lyon, et futur président du C.N.P.F. (le Patronat français), qui avait été transféré de Compiègne par le même convoi que lui, et trois autres camarades se portent volontaires pour enterrer Victor dans le cimetière de Binau avec deux autres déportés. Ils prennent soin d’entourer sa cheville d’un ruban à son nom, afin que son corps puisse être reconnu plus tard.

Son cercueil est rapatrié après la guerre dans le caveau familial du cimetière de Cruet, où il repose auprès de sa mère, décédée en décembre 1944.

Le journal de Victor Tiollier, ramené par son camarade de déportation, s’est retrouvé entre les mains de Georges Villiers, qui l’a remis à son père en 1945.

Les deux carnets qui contiennent le journal de Victor Tiollier sont visibles dans une vitrine du Musée de la Résistance et de la Déportation de Lyon. Ils sont présentés comme un émouvant acte de résistance spirituelle dans un camp de la mort, à côté d’un chapelet et d’un petit crucifix confectionnés de façon artisnale dans d’autres camps.

En 1954, Albert Tiollier, recevra la Légion d’honneur à Chambéry, au nom de son fils Victor. Une plaque au nom de Victor Tiollier a été apposée après la Guerre au grand séminaire de Chambéry. L’archevêque de cette ville, Mgr Laurent Ulrich, en a inauguré une autre le 25 février 1945, jour anniversaire de son décès à Neckarelz. Il s’est ensuite rendu sur sa tombe, au cimetière de Cruet.

Victor rejoignait d’autres chrétiens, eux aussi disparus dans des camps, tel Pierre de Porcaro, prêtre de Saint-Germain-en-Laye, mort lui aussi du typhus, à Dachau, le 12 mars 1945 (868 prêtres, de plusieurs nationalités, sont décédés rien qu’à Dachau).

Une entrée au séminaire. Puis une sortie. Y serait-il revenu ? Nul ne le sait. Dans la vie d’un homme, des portes s’ouvrent ou se ferment, et, comme l’a dit Malraux, la mort finit par faire de tout cela cela un destin.

Victor ignorait qu’après son entrée en résistance, après l’épreuve atroce de la prison, de la torture et de la déportation, il avait rendez-vous avec Quelqu’un.

 

EXTRAITS DU JOURNAL DE VICTOR TIOLLIER

COMPIÈGNE-DACHAU

Séjour à Compiègne : 19 Juin – 1er Juillet
Chambre 4. Installation avec Giuseppe, sous-chef de chambre, comme second de Mr Villiers. Ravitaillement assez dur : 1 soupe et 1/3 de boule (ou 1/4 avec beurre ou fromage) 2 soupes le jeudi et le dimanche.
Camp C à cause de cas de diphtérie
Vain espoir de manquer le prochain départ
Organisation de la chambre. Bonne équipe, sympathique malgré les disputes fréquentes.
Conférence du Général Camille.
Equipe de Savoyards.
Messe quotidienne de l’abbé Gontandin. Dernière messe de Juillet avant le voyage tragique
[…]

2-5 Juillet. Voyage : Compiègne – Dachau
Départ du camp à 5h du matin, sous la pluie avec une boule et du saucisson, encadrés comme des bandits. Long stationnement : essai de groupement en vue de fuite.
100 dans un grand wagon à bestiaux (60) avec deux fenêtres ouvertes à moitié Chaleur torride dès le début.
Tous debout : impossibilité de tous s’asseoir… Tonneau d’eau, 2 tinettes
En route vers Soissons : essai de tous s’asseoir : compression intolérable. Chalons sur Marne vers midi. La chaleur devient étouffante. Vers 3h avant d’arrivée à Reims : situation tragique, on tombe dans les pommes, assaut de la fenêtre, on implore de l’eau et de l’air. A l’arrêt : eau. On ouvre les deux autres fenêtres.
Dans le reste du train la situation est tragique. Refus des S.S. d’ouvrir les wagons : les gens deviennent fous et se battent entre eux, s’écrasent, s’étouffent. Dans notre wagon situation très dure jusque vers 10h du soir. Dans les autres wagons innombrables : 36, 45, 75 ,97 (bataille à coups de couteaux et bouteilles)
Vers 4h du matin, essai d’évasion : trous dans les wagons, cris et bruits : le train stoppe, les Allemands arrivent : menacent, A demain.
Réveil tragique dans les wagons de morts, Vitry, Metz-Sarrebourg.
Vers le Rhin, Haguenau – Carlsbad (Marseillaise en quittant la France). Jolie vallée puis forêt Noire, Karlsruhe.
Nouveau wagon : espoir de fuite par grilles du bas mais déconseillé parce qu’en Allemagne. Pauvreté de la Souabe.
Passage dans une gare de marchandises de Munich
Arrivée à Dachau, inquiétude. En réalité, le camp n’est plus terrible (10 à 20.000 h.)

[…]

Mercredi 5 Juillet

Arrivée à Dachau vers 3h : débarquement. En procession interminable vers le camp : froideur de la population. Cité S.S., à droite. Rassemblement sur la place du camp (1.600.) Appel nominatif (classé I sans importance Groupe Thierry, Villiers et moi. Déshabillage total dans le pré. J’abandonne mon beau costume.
Douche, tonsure et coups de pinceau ! Habillement : 1 caleçon 1 chemise et 1 veste (K.L.)

[…]

NECKARELZ
Samedi – Dimanche 30 – Incendie à la mine de l’huile : tête de nègre.
Meilleur sommeil. Volonté très nette d’aboutir, de briser la volonté, l’intelligence, par tous les moyens.
Pas de vie, de laisser-aller, de cafard mais un acte de- volonté personnel par jour.
Être le levain chrétien dans la pâte par la prière et la charité. Réagir, vouloir.

[…]

Vendredi 25 Août 1944 : Je porte sur moi la Ste Réserve toute la nuit et le lendemain sous mon oreiller (1ers chrétiens, Tarcissius) Le soir, confession, communion. Bonne nuit à la pompe (pas d’eau 6 français et le petit russe)
Pour la 1ère fois Mr Villiers est resté au camp pour faire les pluches. Ferventes prières à St-Louis pour la France qui est en train d’être libérée et nous sommes là. Toujours grosse chaleur : dans le pays, moisson et regain.

Mgr Clemens August von Galen : Polémique historiographique (4/4)

Suite et fin de l’étude sur cette grande personnalité que fut le cardinal Clemens August von Galen.

Cette partie aborde la polémique historiographique qui a eu cours après le décès du cardinal von Galen. Acclamé à sa mort, il est peu à peu critiqué pour ses « silences », de la même manière – étrangement – que Pie XII. Ces accusations sont-elles justifiées ? Le cardinal von Galen est-il coupable ?

Merci à l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig de revenir sur un point si controversé de l’histoire contemporaine et qu’il devient urgent de traiter… historiquement !

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Mgr Clemens August von Galen : « Le Lion de Münster » (3/4)

Troisième partie de l’étude écrite par l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig sur cette grande personnalité que fut le cardinal Clemens August von Galen.

Est évoquée essentiellement ici son attitude courageuse face au nazisme, qui en fit l’une des figures de proue de la résistance allemande.

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