Benoît XVI : « la situation interdisait à Pie XII toute protestation publique »

Benoît XVI - Peter Seewald

Dimanche était fêté le 53e anniversaire de la mort de Pie XII. Fin 2010, dans le livre d’entretien avec le journaliste Peter Seewald, Lumière du monde, Benoît XVI revenait sur la question de son prétendu ‘silence’ pendant la guerre (1). Nous publions aujourd’hui le texte intégral de l’avis de Benoît XVI, affirmant que Pie XII « a sauvé des juifs plus que quiconque » et que la situation de l’époque « interdisait au pape » de protester ouvertement.

Peter Seewald :

Le décret conférant à Pie XII les « vertus héroïques » a provoqué la surprise. Il s’agit d’un préalable à la béatification, ce qui n’implique pas un jugement historique ou politique, mais une évaluation de son rôle de directeur de conscience. L’image d’Eugenio Pacelli, qui a régné sous le nom de Pie XII de 1939 à 1958, a notamment été forgée aux yeux de l’opinion publique par le dramaturge Rolf Hochhuth(2), qui brosse dans sa pièce le portrait d’un tacticien sans scrupule et avide de pouvoir, que le destin des juifs laisse indifférent. Les chercheurs le savent aujourd’hui, ce personnage n’a pratiquement rien de commun avec le véritable Pie XII. Au total, selon l’historien Karl-Joseph Hummel, ce sont jusqu’à cent cinquante mille juifs qui, sous le pontificat de Pie XII, ont échappé aux camps d’extermination nazis avec l’aide des catholiques.

Le philosophe Bernard-Henri Lévy a expliqué que l’encyclique « Mit brennender Sorge » (3), publiée en 1937, à la quelle Pacelli a contribué en tant que cardinal secrétaire d’Etat, est jusqu’à nos jours l’un des « manifestes antinazis les plus fermes et les plus convaincants (4) ». En temps que pape, Pie XII a selon lui fait en sorte que les « monastères ouvrent leurs portes aux juifs romains persécutés ». Golda Meir, futur Premier ministre d’Israël, avait déclaré en 1958 : « Lorsque, au cours de la décennie de terreur nationale-socialiste, notre peuple a subi un effroyable martyre, la voix du pape s’est levée en faveur des victimes ». Des communautés juives ont pourtant exprimé des réserves considérables. Aurait-il fallu attendre l’ouverture de toutes les archives du Vatican ?

Benoît XVI :

En soi, la reconnaissance des vertus héroïques qui, vous l’avez dit, n’évalue pas son œuvre politique et historique en temps que telle, était déjà préparée depuis deux ans. Dans un premier temps, je n’ai pas donné ma signature, mais ordonné une inspection des archives non publiées pour avoir une certitude. Bien entendu, plusieurs centaines de milliers de documents n’ont pu être exploités dans un sens rigoureusement scientifique. Mais on a pu encore une fois se faire une impression et constater que l’élément positif que nous connaissons déjà y est confirmé, et que l’élément négatif qui est allégué ne se confirme pas.

Vous avez vous-même signifié que Pie XII a sauvé la vie de milliers de juifs en faisant par exemple ouvrir les couvents et les monastères romains – ce que seul le pape en personne peut faire – et en proclamant leur extraterritorialité, ce qui n’était pas totalement sûr du point de vu du droit, mais que les Allemands ont toléré tout de même. Une chose est très claire ; à l’instant même où il aurait émis une protestation publique, on n’aurait plus respecté l’extraterritorialité et les milliers de personnes qui avaient été mises en sécurité dans les monastères romains auraient été déportées.

Dans cette mesure, l’enjeu était simple : c’étaient les nombreuses vies humaines que l’on ne pouvait sauver autrement. On a découvert tout récemment que dès 1938, alors qu’il était secrétaire d’Etat, Pacelli a écrit des évêques du monde entier leur demandant d’agir afin que l’on accorde généreusement des visais aux juifs qui émigraient d’Allemagne. Il a tout fait à l’époque pour sauver des vies. Bien entendu, on peut reposer sans cesse la question ; « Pourquoi n’a-t-il pas protesté plus clairement ? ». Je crois qu’il a vu quelles conséquences aurait une protestation ouverte. Il en a beaucoup souffert personnellement, cela, nous le savons. Il savait qu’il aurait dû parler, mais la situation le lui a interdit.

Et voilà qu’une autre catégorie de gens plus malins que les autres affirme aujourd’hui qu’il a certes sauvé beaucoup de personnes, mais qu’il avait sur les juifs des conceptions démodées et qu’il n’était pas à la hauteur de Vatican II. Mais là n’est pas la question. Ce qui compte, c’est qu’il a fait et tenté de faire ; et sur ce point, je crois qu’il faut réellement reconnaître qu’il a été un des grands Justes et qu’il a sauvé plus de juifs que quiconque.

(1) Benoît XVI, Lumière du monde, le pape, l’Eglise et les signes des temps, éditions Bayard 2010, p. 146-148 (2) Auteur du Vicaire (3) Son titre signifie « avec une brûlante inquiétude » ; elle fut publiée sous ce titre allemand (4) Article publié le 18 janvier 2001 dans le Corriere della Serra et repris dans l’Osservatore Romano

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