Pie XII et le communisme

Le nouveau livre de Philippe Chenaux apporte des éléments intéressants sur la position de Pie XII face au communisme.

Philippe Chenaux est un historien éminent et reconnu de l’Eglise catholique en général, et du pontificat de Pie XII en particulier, pape auquel il consacra une biographie de référence (Pie XII, diplomate et pasteur, Cerf, 2003).

Son nouveau livre, L’Eglise catholique et le communisme en Europe (1917-1989), écrit à partir de sources solides et variées, tant archivistiques que littéraires, éclaire les relations compliquées que l’Eglise entretint avec ce phénomène mondial et puissant que fut le communisme. Et bien évidemment Pie XII y joue un rôle central, de la nonciature de Munich jusqu’au trône de Saint-Pierre.

Les détracteurs de Pie XII lui reprochent un anticommunisme viscéral, qui l’aurait aveuglé sur la réalité de la menace du national-socialisme et de l’Allemagne hitlérienne. Cette thèse, portée depuis les années 1960 par Saül Friedlander, est fortement remise en cause par le livre de Philippe Chenaux qui apporte une masse d’informations sur la position du pape Pacelli face au communisme.

L’anticommunisme, profond, réfléchi, intransigeant de Mgr Pacelli est absolument incontestable. Le rejet que lui inspire cette idéologique est sans appel. Depuis l’affaire de la violation de la nonciature de Munich par des bandes bolcheviques jusqu’au décret du Saint-Office de 1949 qui interdit toute collaboration avec les communistes sous peine d’excommunication, une véritable constante anime Pie XII. Pourtant, la répulsion que lui inspire le communisme cohabite avec les exigences de la diplomatie vaticane dont il est un des meilleurs éléments. En effet, elle ne l’a pas empêché, dans les années 1920, de négocier en vain avec le pouvoir bolchevique un concordat (p.43-50). Notons au passage que ces discussions, comme la perspective d’un concordat unissant le Vatican à l’URSS, ne provoquent aucune polémique et que personne ne les reproche ni à Pie XI ni au nonce Pacelli.

A propos des encycliques de 1937, Philippe Chenaux, s’appuyant sur les archives du pontificat de Pie XI, met en lumière la faible participation de Pacelli à la rédaction de Divini redemptoris contre le communisme, et la marque qu’il imprime à Mit brennender Sorge contre le national-socialisme (p.108). En réalité, si son arrivée à la tête de la Secrétairerie d’Etat en 1930 coïncide avec une radicalisation anticommuniste du Vatican (liée au renforcement des persécutions antichrétiennes en URSS), elle correspond également à une meilleure prise de conscience des dangers du fascisme et du national-socialisme par Pie XI, comme l’a bien montré Andrea Tornielli.

Les nombreuses pages consacrées aux premières années du pontificat de Pie XII et à la Seconde Guerre mondiale mettent en pièces la thèse du pape pro-allemand. Bien au contraire, Philippe Chenaux analyse le refus de la neutralité morale au profit d’une impartialité et accumule les informations prouvant l’hostilité pontificale à l’égard de l’Allemagne nazie. Dès Noël 1939, le pape adresse un message au monde dans lequel on chercherait en vain une trace d’adhésion à l’idéologie de l’Axe. En 1941, non seulement il refuse de céder aux demandes des Allemands d’une nouvelle condamnation du communisme, mais en plus il rappelle à Roosevelt que l’encyclique de Pie XI ne concernait pas le peuple russe, levant ainsi une forte hypothèque sur la participation des catholiques américains à la guerre contre l’Allemagne avec l’URSS. De la même façon, il n’accorde pas sa bénédiction à l’invasion de l’URSS présentée par l’Axe comme une croisade contre le communisme. Pas plus d’ailleurs qu’il n’admet la capitulation sans conditions exigée par les Alliés et qui ne pouvait qu’entraîner la destruction de l’Allemagne avec son cortège de tueries de civils.

S’est-il pour autant trompé sur la nature du conflit en cours, comme l’affirme Philippe Chenaux (p.134) ? Tout dépend de l’époque dont il est question. En effet, son accession à la charge suprême de l’Eglise coïncide, à quelques mois près, avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. En 1939, et pour plusieurs années encore, le conflit en cours reste en grande partie européen, entre les grandes puissances du continent. Ni les Français ni les Britanniques n’ont proclamé une guerre contre le nazisme en 1939, mais contre l’Allemagne qui menace de nouveau d’établir son hégémonie sur le continent. Il faut attendre la fin de 1941 pour que la guerre prenne une composante réellement idéologique et mondiale. Or, c’est justement à ce moment-là que Pie XII opère un choix sans ambiguïté mais secret en faveur des Alliés (p.142). Rappelons aussi qu’à cette date, même si l’URSS et les Etats-Unis sont entrés en guerre, rien n’indique que l’Axe perdra la guerre. Bien au contraire, toute la première moitié de 1942 est marquée par une succession de désastres en Europe, en Afrique et en Asie.

L’étude de Chenaux ne laisse donc subsister aucune ambiguïté. La dénonciation intransigeante du communisme par Pie XII ne l’a jamais orienté en direction de l’Allemagne nazie.

L’intérêt de son livre réside aussi dans les trois chapitres consacrés aux années pacelliennes de la Guerre froide, rarement étudiées. On y découvre un Pie XII bien plus pertinent dans ses analyses sur les chances de survie de la Grande Alliance que les responsables américains et qui voit juste lors du déclenchement de la Guerre froide. Le Vatican de Pie XII s’engage à fond dans la lutte contre le communisme. C’est dans ce contexte que le Saint-Office émet son décret du 1er juillet 1949 et que l’Eglise exerce de fortes pressions sur l’électorat italien pour empêcher une victoire des communistes.

Toutefois, Philippe Chenaux apporte toutes les nuances nécessaires. La lutte contre le communisme ne conduit pas le Vatican à une alliance avec les Etats-Unis. Par contre, elle contribue à l’acceptation du régime démocratique, et à mettre fin à une prévention à son égard datant du XIX° siècle. Il faut le remarquer quand on sait que Pie XII est accusé d’avoir œuvré en faveur de l’Ordre nouveau ! De même, le pape apporte sa bénédiction et son soutien à la construction européenne naissante comme à l’entrée de l’Italie dans l’Otan.

Ensuite, Philippe Chenaux explique en détails que c’est sous le règne de Pie XII que s’effectuent les premières ouvertures en direction de l’Est (une Ostpolitik avant la lettre), sous l’influence de Mgr Montini (le futur Paul VI). La première ouverture, qui prend la forme d’une Lettre apostolique aux peuples de Russie (7 juillet 1952), repose sur la proposition d’une coexistence fondée sur le respect du droit et des libertés fondamentales. Le refus de Staline d’y donner suite enterre le projet (p.220-221). Par la suite, c’est Moscou qui tend la main en 1956. Pie XII reste méfiant, jusqu’à ce que l’écrasement de l’insurrection de Budapest en novembre de la même année ne le pousse à rejeter l’ouverture (p.228-230).

Toute cette affaire, fort bien décrite, démontre que Pie XII n’écarte pas totalement l’idée d’un apaisement avec Moscou, exactement comme son prédécesseur et lui-même l’envisageaient avec l’Allemagne nazie. Elle confirme la thèse, chère à Philippe Chenaux, d’un pape partagé « entre sa méfiance quasi instinctive à l’égard du communisme athée et l’inclination du diplomate qu’il était resté à préférer toujours le dialogue à l’affrontement. » (p.229)

Enfin, le lecteur apprendra, avec grand intérêt, que les attaques contre les supposés inclinations « fascistes » de Pie XII ne datent pas des années 1960 et de la pièce manipulatrice de Hochhuth. En 1937, le journal de gauche Le Populaire traite Divini redemptoris d’« encyclique fasciste ». Et c’est dès 1945 que Radio Moscou accuse le pape de s’être tu face aux crimes des nazis (p.108 et 151). On le voit, l’instrumentalisation de l’antifascisme et la fascisation de l’adversaire ont été des armes extrêmement efficaces.

Dernier point, et non des moindres, les relations entre Pie XII et la pensée dite progressiste. Le livre de Philippe Chenaux permet de saisir plusieurs éléments : tout d’abord la fascination absolument incroyable que le communisme a exercée sur les catholiques, et ensuite le rôle majeur joué par les intellectuels et le clergé français dans la diffusion des idées progressistes. La France a bel et bien été à la tête du mouvement. On comprend dès lors les reproches que ces courants n’ont jamais cessé, et ce jusqu’à aujourd’hui, d’exprimer contre Pie XII. Il est le pape qui a condamné Yves Congar, les prêtres ouvriers, dénoncé le communisme comme démoniaque et toute collaboration avec lui. Autant de fautes impardonnables. Il existe entre les milieux les plus progressistes et Pie XII un vieux compte à régler.

La clef de l’affaire réside peut-être dans la confrontation de deux stratégies à l’intérieur de l’Eglise : celle du Rome qui rassemble « les forces conservatrices au nom de la défense de la chrétienté contre le communisme » et celle des Français qui défend la thèse des « solidarités nouvelles fondées sur une compréhension plus authentique des exigences chrétiennes dans l’ordre politique et social. » (p.115). Il semblerait que le combat, commencé dans les années 1930, tend à se poursuivre dans les anathèmes jetés aujourd’hui contre Pie XII qui incarne tout ce que les milieux progressistes détestent.

La lecture de ce livre, dans le conteste actuel, illustre la différence entre une œuvre scientifique et une imprécation journalistique.

Philippe Chenaux, L’Eglise catholique et le communisme en Europe. De Lénine à Jean-Paul II, Paris, Cerf histoire, 2009, 383 pages, 30 €

5 réflexions au sujet de « Pie XII et le communisme »

  1. André

    Intéressant, mais outre une coquille (Montini ne fut pas le futur pie XII), il y a une imprécision : si le Populaire dénonce l’encyclique Divini redemptoris comme « fasciste », il ne dénonce pas pour autant Pacelli, qui comme vous le rappelez, n’a que très peu participé à sa rédaction. Comme il était impossible d’accuser Pie XI de « fasciste », ils écrivèrent : « cette encyclique est fasciste », non pas : « celui qui l’a écrit est un fasciste. » On comprend que Le Populaire n’allait pas sauter de joie à sa lecture, mais on ne peut pas prendre cette attaque du Populaire contre cette encyclique comme une attaque contre Pacelli personellement.
    D’autre part il est réducteur de s’en tenir à la situation Française. De fait, aucun livre contre Pie XII publié par des Français n’a eu l’impact d’un Hochhuth ou d’un Cornwell, Goldhagen, Michael Phayer, ou Guenter Lewy.
    L’affaire Pie XII est beaucoup plus une affaire anglo-saxonne.

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  2. Mike

    un lapsus: Mgr Montini c’est Paul VI et non Pie XII. Second point, je ne pense pas que Jacques Maritain ait été condamné par Pie XII. Il a failli l’être (par le saint office) mais à ma connaissance, il ne l’a pas été. Ne confondez vous pas avec les sanctions que Congar a subies?

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  3. Frédéric Le Moal

    La maladresse sur le futur Paul VI est réparée. Les lecteurs voudront bien l’excuser ! De même il s’agit bien de Congar, et non pas de Maritain ! Par contre, je n’affirme évidemment pas que le Populaire attaque Pacelli en 1937, contrairement à ce que fait Radio Moscou en 1945. Je place simplement cette attaque contre une « encyclique fasciste » dans le cadre de l’intrumentalisation de l’antifascisme par les communistes, qui reçoit un élan prodigieux avec la stratégie des fronts populaires ouverte par Staline après l’arrivée au pouvoir de Hitler. Car ce n’est pas seulement Pacelli-Pie XII qui est attaqué. A travers lui, c’est l’Eglise catholique dans son ensemble, présentée comme compromise, voire alliée au fascisme par anticommunisme, qui l’est. Je vois, dans l’attaque du Populaire, une confirmation de cette thèse. C’est la guerre et la Shoah qui permettent aux communistes d’attaquer plus spécifiquement Pie XII.

    Enfin, il est indéniable que les milieux français ne sont pas seuls en cause. J’en ai parlé parce que Philippe Chenaux y consacre une grande partie de son étude. Les milieux anglo-saxons sont en pointe dans le combat anti-Pie XII (voir mon texte Pourquoi la question Pie XII? sur le blog), c’est absolument indéniable. Mais leurs attaques trouvent en France un terrain des plus favorables. La lecture de la presse depuis la fin du mois de décembre, me semble-t-il, le confirme.

    Merci aux lecteurs pour toutes ces remarques et l’intérêt qu’ils portent aux textes du notre blog.

    Frédéric LE MOAL

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  4. riccordo

    L’affaire Pie XII ne sera réglée que lorsque les historiens auront eu accés aux archives du Vatican. Toutes les archives. C’est ce les rabbin ont encore réclamé à Benoît XVI, Dimanche dernier.
    Tous les autres arguments ne valent pas tripette.

    Mais cette dernière phrase du livre est symptomatique, et révélatrice du vrai problème de l’église catholique.

      "La clef de l’affaire réside peut-être dans la confrontation de deux stratégies à l’intérieur de l’Eglise : celle du Rome qui rassemble « les forces conservatrices au nom de la défense de la chrétienté contre le communisme » et celle des Français qui défend la thèse des « solidarités nouvelles fondées sur une compréhension plus authentique des exigences chrétiennes dans l’ordre politique et social. » (p.115). Il semblerait que le combat, commencé dans les années 1930, tend à se poursuivre dans les anathèmes jetés aujourd’hui contre Pie XII qui incarne tout ce que les milieux progressistes détestent."

    Et la France, depuis toujours a été à la pointe du »combat virtuel » des progressistes contre les conservateurs du Vatican. Le gallicanisme est toujours vivant.

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