Les médias et Pie XII

La décision de Benoît XVI de déclarer Vénérable son prédécesseur Pie XII (1939-1958) a déclenché une vive polémique. Le fait qu’elle relève uniquement du domaine religieux et qu’elle soit une affaire interne à l’Eglise catholique n’a pas empêché des médias, pourtant peu suspects d’appartenir au monde chrétien, de prendre partie. Le relatif – et provisoire? – apaisement actuel permet de prendre un peu de recul et de tenter d’analyser ce phénomène médiatique autour de la question Pie XII.

On pourrait reprendre le titre de l’éditorial de Michel Kubler dans l’édition du 21 décembre 2009 du journal La Croix, « Pourquoi? », mais en retournant intelligemment la question.

Pour la plupart des médias, la cause est entendue. L’action de Pie XII se résume à un silence. Souvent qualifié de « conservateur » (et on comprend que ce n’est pas un compliment qu’il lui est adressé), le pape Pacelli se voit reprocher une absence de dénonciation de la persécution des juifs. Que les principaux responsables politiques se soient tus face à la Shoah importe peu. C’est ce pape qui concentre les attaques. En fait, ce positionnement médiatique montre à quel point la thèse d’Hochhuth, relayée efficacement par Costa-Gavras, a pénétré des consciences peu au fait, il est vrai, des subtilités historiques.

Dans le Figaro, daté du 21 décembre 2009, Jean-Marie Guénois affirme que les historiens ont abandonné deux thèses qu’il qualifie de simplistes: celle des silences (il faudrait alors en informer ses collègues) et celle du sauvetage des juifs romains en 1943. Ainsi donc, pour J-M Guénois, Pie XII n’a rien fait en octobre 1943! On croit rêver. La thèse de l’abandon certes existe. Elle est portée par les historiens Susan Zuccotti et Saul Friedländer. Mais elle fait fi des témoignages et des preuves les plus élémentaires. Il faudrait alors expliquer comment des juifs ont pu se réfugier dans Castel Gondolfo sans l’autorisation du propriétaire des lieux, le pape Pie XII…? Peut-être aussi faudrait-il lire l’étude d’Andrea Riccardi, L’inverno più lungo. 1943-1944 : Pio XII, gli ebrei e i nazisti a Roma, Il Mulino, 2008.

L’oubli du contexte historique est absolument dramatique dans toute cette affaire. C’est pourtant le premier élément qu’un professeur honnête explique à ses étudiants en première année d’histoire. Il est étrange que notre société, imprégnée des douloureux souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, sans cesse relayés par les médias (voir les audiences du documentaire Apocalypse sur France 2), ne soit plus capable de se souvenir des dangers mortels que représentaient l’armée allemande, le régime nazi et ses multiples sbires, pour lesquels la vie humaine n’avait absolument aucune valeur. Sommes-nous incapables de comprendre que le pape, « prophète désarmé », dans un monde à feu et à sang, ne possédait pas les armes dont disposaient les Alliés qui, rappelons-le, ne sont pas entrés en guerre pour sauver les juifs d’Europe, et n’ont rien fait, directement, pour les sauver, tout simplement parce qu’eux non plus n’en avaient pas les moyens?

Pie XII, dit-on, pouvait se sacrifier. Certes. Mais le sacrifice du chef suprême de l’Eglise n’aurait été que le prélude à celui d’innombrables autres personnes, particulièrement les catholiques allemands, mais aussi les catholiques romains et les institutions religieuses qui œuvraient en faveur des persécutés. « Le martyre ne se décrète pas depuis Rome » a dit le cardinal Pacelli dans les années Trente (Philippe Chenaux, Pie XII, diplomate et pasteur, Cerf, 2003) Ignorer cette réalité revient à ne rien comprendre.

La différence de position entre Michel Kubler et Serge Klarsfeld est particulièrement révélatrice. L’adage selon lequel « on est toujours trahi par les siens » ne suffit pas à expliquer les attaques de l’éditorialiste contre Pie XII. En réalité, Serge Klarsfeld, victime de la Shoah, qui a consacré sa vie à pourchasser les nazis, a analysé le problème en historien, et non pas en procureur. Ses attaques contre le général de Gaulle sont très pertinentes. S’il faut demander « pourquoi? », alors pourquoi ne dit-on pas que Pie XII a sauvé directement beaucoup plus de juifs que le général de Gaulle pendant la guerre?

Pie XII aurait dû, dit-on encore, dénoncé le crime perpétré par les nazis. Mais comment exactement? Depuis le balcon de Saint-Pierre? Mais ne l’a-t-il pas fait lors de son message de Noël 1942, alors que le Solution finale était en marche? Une telle dénonciation aurait fait de lui un grand prophète, affirme-ton. Mais son urgence en 1943 est de sauver des êtres humains raflés dans la Ville Eternelle et ceux qui les protègent.

Et s’il avait parlé comme on voudrait aujourd’hui qu’il le fît, qu’est-ce que cela aurait changé? L’historien a trop de modestie pour répondre à cette question. Son métier est d’expliquer ce qu’il s’est passé, pourquoi, et avec quelles conséquences, et non pas d’imaginer ce qu’il ne s’est pas passé. L’uchronie est une tare abominable dans notre science. Ce que nous savons, c’est que Pie XII a considéré qu’une dénonciation publique plus virulente non seulement n’aurait servi à rien, mais en plus aurait aggravé la situation pour les juifs et les catholiques qui les aidaient. L’exemple de la Hollande a pesé, c’est certain, d’une manière très forte. Il a sans doute valeur de réponse. L’action souterraine s’avérait, à ses yeux, plus efficace. On peut considérer cela comme insuffisant, indigne, lâche. Cela relève du jugement moral et individuel émis par des individus vivants cinquante ans après les faits, dans une société de paix et de confort, qui ne supportent pas qu’une seule victime n’ait pas été sauvée.

En fin de compte, Pie XII n’est qu’un prétexte. Nous ne mettons pas en cause la sincérité des personnes, catholiques, juives, ou autre, qui, intoxiquées par quarante années de mensonges historiques, s’interrogent, de bonne foi, sur la valeur des actions de ce pape. Mais force est de constater que la cible est ailleurs et double. C’est d’un côté l’Eglise catholique dans son ensemble qui est attaquée, l’actuelle comme celle d’avant le Concile. L’associer à la Shoah, lui en faire partager la responsabilité, en faire une complice silencieuse et timorée, revient à lui apposer une marque indélébile. Dans le cas contraire, de Gaulle, les Alliés, la Croix-Rouge, les Eglises protestantes seraient eux aussi attaqués. Or, ils ne le sont pas. Pourquoi ?

La seconde cible est le pape actuel. Les propos de Mgr Vingt-Trois, « On veut se payer le pape » sont tout à fait vrais. Depuis son élection, Benoît XVI est régulièrement jeté dans les arènes modernes et déchiquetés par les lions contemporains. La question Pie XII, honteusement reliée à l’affaire Williamson, est une arme comme une autre.

La question des archives vaticanes a été régulièrement posée. Que Benoît XVI les ouvre et on jugera si sa décision est la bonne, a-t-on entendu! Or, il s’agit d’un argument fallacieux, et ce pour plusieurs raisons. Aucune institution ne suscite plus que le Vatican autant de phantasmes. On ne s’étendra pas sur le Da Vinci code et son succès. Plus sérieusement, il existe onze volumes de documents diplomatiques publiés depuis les années 1960 et qui permettent à celui qui se donne la peine de les lire (mais quand même onze volumes…) de saisir la réalité de l’action pontificale. L’ouverture des archives en 2014 changera-t-elle la donne? Nous osons penser que non. L’accessibilité des archives de Pie XI (1922-1939) a confirmé l’hostilité profonde de Mgr Pacelli à l’égard du nationalisme en général, et du national-socialisme en particulier, l’acuité de ses analyses, le rejet qu’il suscite de la part des nazis et son rôle primordial dans la rédaction de Mit brennender Sorge. La thèse d’un Pacelli pro-nazi en est sortie en lambeaux… Ensuite, les archives du pontificat de Pie XII nous apporteront très probablement des connaissances précises sur ce que les historiens appellent le processus de décision, c’est-à-dire les débats qui ont agité la Curie avant que le pape ne tranche et ne prenne sa décision. De même, les archives des autres pays sont ouvertes, tout particulièrement celles de l’Italie. Les chercheurs y trouveront les copies des dépêches diplomatiques vaticanes, frauduleusement lues par les espions du régime fasciste. Enfin, Benoît XVI n’est pas historien mais chef religieux. Ce que disent ou diront les historiens sur Pie XII n’entre pas en compte dans sa décision, répétons-le, religieuse, de déclarer Vénérable son prédécesseur.

Soyons sans illusion. Les polémiques continueront. Ce sera le cas tant que les médias ne retranscriront pas avec honnêteté les débats historiographiques autour de la question Pie XII et tant que perdurera cette ambiance moraliste autour des drames de la Seconde Guerre mondiale. Comme Serge Klarsfeld, regardons quels étaient la réalité historique et le contexte de l’époque avant de juger.

7 réflexions au sujet de « Les médias et Pie XII »

  1. françois

    pourquoi ne pas parler plus en détail de l’opération de désinformation qui est à l’origine de cette affaire, superbe manipulation de l’opinion par les services des pays de l’Est, comme on l’a appris récememnt?

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  2. Gagarine

    Pas seulement : il y a une fange pseudo-catholique qui se déchaîne et qui n’y est pas pour rien dans ce scandale (Cornwell (Hitler’s pope), Garry Wills (papal sins) – relayés avidement par les Golias & co, et donc quelque éditorialiste de La Croix). Tout ce petit bouillon d’inculture est ensuite ingéré avec délectation par les mass-media par nature hostile au catholicisme – la masse bêlante et analphabète se chargeant ensuite de ruminer toutes les inepties, confondant l’histoire et le théâtre.
    « Il y a une presse qui peut tout dire contre nous et contre nos affaires; sans hésiter à rappeler et interpréter en un sens fallacieux et pervers l’histoire proche et lointaine de l’Église, en niant même avec ténacité toute persécution en Allemagne, négation accompagnée de fausses et de calomnieuses accusations politiques, comme la persécution de Néron s’accompagnait de l’accusation de l’incendie de Rome; elle en arrive à de véritables irrévérences; et on laisse dire, tandis que notre presse ne peut pas même contredire ou corriger.
    (…)
    Il y a malheureusement des pseudocatholiques qui semblent heureux quand ils croient découvrir une différence, une discordance, à leur façon (s’entend), entre un évêque et l’autre, plus encore entre un évêque et le pape. »
    Extrait du discours de Pie XI aux évêques italiens pour le dixième anniversaire de la signature des Accords du Latran, 1939. Pie XI mourut avant d’avoir pu le prononcer. Mais rien de nouveau sous le soleil.

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  3. syber

    Je vous recommande la lecture du journal La Croix pendant l’Occupation en France à la fin du mois de juin 1943 (vers le 26 ou 29 juin je crois), le message du pape qui dénonce la Shoah y a été publié intégralement. Cette lecture est très facile à faire sur le site Gallica où tous les numéros de La Croix pendant la guerre ont été numérisés.
    Donc vous m’avez bien lu…. dans les colonnes du journal La Croix pendant l’Ocucpation en France a paru la dénonciation du génocide par le Pape Pie XII

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  4. Baptiste

    Bonsoir,
    je ne sais pas si c’est le lieu de faire cette remarque; mais le très sérieux journal allemand « Frankfurter Allgemeine Zeitung für Deutschland » a consacré une page entière sur le silence de Pie XII dans son édition du 26 mars 2010 intitulé « Das Schweigen des Papstes ». L’originalité de cet article est de se pencher sur ce que Pie XII pensait du sionisme et d’Israël.
    Peut-être pourriez vous émettre un avis sur cet article ?

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