Pie XII et l’occupation de Rome

Un livre publié en italien par Andrea Riccardi fait le point sur l’action de Pie XII pendant l’occupation de Rome par les Allemands

Andrea Riccardi est connu pour être le fondateur de la Communauté Sant’Egidio. Il ne faut toutefois pas oublier qu’il est aussi un historien qui, très tôt, s’est intéressé au pontificat de Pie XII. A la lumière des recherches les plus récentes, il revient à son thème de prédilection dans le livre L’inverno più lungo. 1943-1944 : Pio XII, gli ebrei e i nazisti a Roma, (L’hiver le plus long. 1943-1944 : Pie XII, les juifs et les nazis à Rome) publié aux éditions Laterza.

L’étude porte uniquement sur les neuf mois durant lesquels Rome est occupée par les Allemands, après l’armistice du 8 septembre 1943, jusqu’à la libération par les forces alliées le 5 juin 1944. Son travail minutieux nous confirme que la Ville éternelle, dans laquelle le Vatican et l’Eglise demeurent les seules autorités encore en place, s’est trouvée au cœur d’une gigantesque entreprise humanitaire déployée dans la clandestinité. L’ample documentation sur laquelle s’appuie l’auteur nous entraîne dans l’ensemble des quartiers de la ville sous la férule allemande et dans toutes les strates sociales et politiques, depuis les plus humbles des habitants jusqu’aux bureaux de la Secrétairerie d’Etat et du pape Pacelli, en passant par les couvents.

Le livre abonde de preuves irréfutables montrant à quel point les juifs de Rome persécutés par l’occupant ont trouvé dans Rome les asiles nécessaires à leur survie. Il met en lumière les liens très forts établis entre les persécutés et les autres Romains qui leur ont ouvert leurs portes, la plupart du temps par simple humanité. Au cœur de cette vaste entreprise de sauvetage se trouvent les établissements religieux, y compris les couvents de religieuses qui ont ouvert leurs portes.

Le point sur lequel nous insisterons est celui qui concerne l’attitude de Pie XII. Personne ne conteste le sauvetage des juifs par les couvents romains. La discussion historiographique se porte sur le rôle du pape. Un courant porté par Susan Zuccotti affirme que ce mouvement de solidarité est le fruit d’initiatives individuelles, venant de la base du clergé, sans intervention aucune de la hiérarchie diocésaine et encore moins du pape, indifférent aux persécutions « sous ses fenêtres ». Cette thèse est reprise aujourd’hui par Saul Friedländer dans son dernier livre (voir le blog du 7 avril 2008). Or, il faut constater que cette vision des évènements ne correspond pas à la réalité. Le livre d’Andrea Riccardi en fait une très belle démonstration.

Face à l’occupation allemande, Pie XII poursuit deux desseins : faire de Rome une ville ouverte, à l’abri des combats et des destructions, et assurer l’immunité des établissements ecclésiastiques. Les deux éléments sont d’ailleurs inextricablement liés pour assurer la protection des réfugiés et des persécutés. Andrea Riccardi rappelle avec force que les couvents romains ne bénéficiant pas en droit de l’extraterritorialité vaticane, ils peuvent être envahis à tout moment. Seules quelques pancartes fournies par la Curie et assurant en toute mauvaise foi la propriété vaticane des lieux les protègent. L’invasion, par des fascistes italiens, du Collège lombard et de l’abbaye Saint-Paul, confirme la fragilité d’une Eglise désarmée, faiblesse dont Pie XII a une vive conscience.

Lorsque la rafle du 16 octobre jette les juifs de Rome dans la clandestinité, les portes des couvents s’ouvrent. Pratiquement à chaque fois, les religieux – et religieuses cloîtrées qui voient arriver des hommes ! – s’adressent à leur hiérarchie, en l’occurrence le Vicaire de Rome, Mgr Marchetti Selvaggiani, ami d’enfance de Pacelli, et souvent directement au pape pour savoir quelle attitude adoptée. La réponse est toujours la même : ouvrir les portes. Mais il n’est pas question pour Pie XII d’ordonner l’ouverture. Il laisse en fait l’initiative aux religieux et leur fait comprendre ensuite que c’est ainsi qu’il faut agir. « Le martyr ne se décrète pas depuis Rome » avait dit un jour le cardinal Pacelli. On ne comprend rien à son attitude avant et pendant la guerre si l’on met de côté cette phrase. Dans une ville livrée à la brutalité de l’armée allemande et des SS, Pie XII n’entend pas provoquer l’arrestation et la déportation de ceux qui peuvent aider les persécutés. Andrea Riccardi rapporte les récits des religieux qui ont témoigné après la guerre. Tous confirment avoir oeuvré avec le sentiment de suivre les prescriptions du pape, dans la direction souhaitée par lui. La seule restriction que Pie XII met concerne les militaires alliés qui, cachés dans des bâtiments du Vatican, remettent en cause sa neutralité. Non seulement Pie XII et la Secrétairerie d’Etat connaissent toute l’activité clandestine mais il l’encourage. Ils ont fait de l’Eglise de Rome un espace d’asile. Pie XII doit toutefois compter avec les oppositions aux ouvertures des couvents qui s’expriment au sein de la Curie, par des prélats pro allemands ou tout simplement inquiets des conséquences d’une telle politique sur l’Eglise et le Vatican. Il n’empêche que la Secrétairerie d’Etat opte clairement pour l’hospitalité.

Andrea Riccardi nous offre une étude passionnante et solide qui, une nouvelle fois, met en pièces la thèse du pape indifférent aux persécutions, prudent jusqu’à l’abstention, favorable aux nazis et hostile aux juifs. Bien au contraire, l’occupation de Rome le place dans une situation inextricable où il s’agit de sauver des êtres humains, de ne pas en livrer d’autres aux représailles de l’occupant, de maintenir la neutralité de l’Etat du Vatican indispensable au sauvetage, de préserver la Ville des combats et des destructions (pensons à Varsovie…), de favoriser la transition entre les Allemands et les Alliés sans que soit versé le sang des habitants.

Frédéric LE MOAL

Andrea Riccardi, L’inverno più lungo. 1943-1944 : Pio XII, gli ebrei e i nazisti a Roma, Roma-Bari, Laterza, 2008, 404 pages, 18 euros.

3 réflexions au sujet de « Pie XII et l’occupation de Rome »

  1. M.A et J. Berthoux

    Trouve-t-on une traduction française valable de ce livre.
    Heureux de vous lire.Nous aurions voulu retrouver un film dont nous avons quelques images sur une ancienne cassette où l’on voit les allemands tracé la ligne blanche qui bloquait le Pape au Vatican.Merci de nous aider à le trouver .Amicalement.

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  2. Frédéric LE MOAL

    Il n’existe pas, hélas, de traduction française du livre d’Andrea Riccardi, en tout cas pour le moment. Au sujet du film, il s’agit de: La Pourpre et le noir, 1983, à partir de l’histoire vraie de Mgr O’Flaherty, et qui existe en DVD. Merci pour vos encouragements. Frédéric LE MOAL

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