Mgr Clemens August von Galen face à la montée du nazisme (2/4)

Deuxième partie de l’étude écrite par l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig sur cette grande personnalité que fut le cardinal Clemens August von Galen.

Alors que le nazisme vient d’arriver au pouvoir, les premières tensions naissent. La persécution contre les juifs commence. Mgr Clemens August von Galent s’affirme déjà comme un opposant majeur.


  • Mgr von Galen, évêque de Munster (première période : de 1933 à 1941)

Indiscutablement, il y a en 1933 un certain nombre de points communs entre le nazisme et les convictions nationalistes et anti-bolcheviques de Clemens August von Galen. On pourrait même penser que ce dernier finira, bon an mal an, par se rallier au nouveau régime par dépit et par crainte d’un retour de la démocratie ou d’une chute vers le communisme. Or il n’en est rien. Dès les années 1920, l’abbé Galen se distingua par son refus aussi bien du socialisme que du national-socialisme. Les promesses d’Hitler faites en mars 1933 aux chrétiens et la signature du Concordat en juillet 1933 afin d’entraîner le vote de la loi des pleins pouvoirs et la dissolution du Zentrum n’y changeront rien : Galen récuse dès le départ les thèses nazies. Et cela, sans ambiguïté.

Il faut dire qu’il n’est pas un cas isolé. On sait bien que les évêques allemands avaient presque unanimement condamné le nazisme à partir de 1930, dans des termes très forts. Ils réfutaient le culte de la race, de la nation, du paganisme germanique idolâtré par les nazis. En attaquant le régime sur ses fondements idéologiques (la nostalgie romantique de la Germanie barbare et préchrétienne), le clergé contribua à immuniser les catholiques contre les bases mêmes de la doctrine nazie. C’est dans ce courant de pensée que s’inscrit pleinement Galen. Mgr von Galen entre en résistance quelques mois seulement après son sacre épiscopal en octobre 1933 et après le serment de fidélité au Reich prêté pour l’occasion par tout nouvel évêque, comme le veut la loi. Il y aurait énormément de textes à citer, car tout sermon, toute homélie, toute lettre apostolique de Mgr von Galen aux catholiques du diocèse de Munster sont de véritables attaques contre le régime et contre le néo-paganisme. Citons seulement la lettre pastorale du 26 mars 1934, qui résume à la fois son état d’esprit et son refus doctrinal des présupposés nazis : Quand on détruit la morale, on attaque les fondements de la Religion. Et ceux-là mêmes qui prétendent que la morale ne vaut que lorsqu’elle fait la promotion de la race, ceux-là attaquent la Religion. Ils mettent la race au-dessus de la morale, le Sang au-dessus de la loi. Les nouveaux païens parlent avec leur voix obscure de nouveaux Mythes et de la nécessité d’inventer une nouvelle religion fondée sur le Sol et le Sang. C’est pourquoi j’élève ma voix, en tant qu’Evêque allemand : tenez fermement la foi en la seule Eglise une, sainte, catholique, et apostolique, comme vos pères l’ont tenue. C’est avec joie que, si Dieu l’autorise, nous voulons supporter les persécutions et le martyre.

Evidemment, ces attaques n’appellent pas à la résistance armée. C’est d’ailleurs ce qu’on a pu lui reprocher par la suite. Galen n’est pas un prédicateur de la révolution sanglante. Il le dit à de nombreuses reprises : Nous, les chrétiens, nous ne faisons pas de révolution. Il s’agit plutôt d’une résistance passive, idéologique, visant à vacciner les catholiques contre le virus du néo-paganisme nazi.

Dès 1934, Galen multiplie les déclarations contre la divinisation du Führer, de la race ou de la nation. Il devient très vite l’évêque préféré des résistants allemands et une bête noire du régime. Sa popularité en Westphalie s’accroît de plus en plus, rendant délicate une persécution directe de l’évêque par les nazis. Il faut dire que la Westphalie est un bastion du catholicisme, donc une région assez hostile au nazisme, qui trouve en la personne de son évêque une forme de contre-pouvoir politique en même temps qu’un guide religieux.

En 1934, Galen publie une étude réfutant le livre antichrétien d’Alfred Rosenberg (Le Mythe du XXe siècle), idéologue officiel du NSDAP.

En juillet 1935, Rosenberg veut se rendre à Munster pour tenir un discours lors d’une fête du parti nazi. C’est alors que l’Eglise organise une contre-manifestation sous la forme d’une procession qui réunit plus de 20 000 personnes. Mais Mgr von Galen prêche toujours la non-violence et le respect pour l’autorité politique. Il est conforme en cela à l’enseignement de saint Paul, qui condamne toute insoumission au chef de l’Etat.

Quoi qu’il en soit, Galen s’attend quotidiennement à être arrêté et à mourir en martyr. Ce qui l’a sauvé, c’est la crainte du régime qu’une arrestation de l’Evêque entraîne un soulèvement populaire en Westphalie.

En 1936, les nazis souhaitent laïciser l’Allemagne de force ; ils décident, par décret, de sortir toutes les croix et tous les crucifix des bâtiments publics : écoles, hôpitaux, administrations. De nouveau, la mobilisation des catholiques est telle que le régime doit céder.

Et en 1937, lorsque le pape Pie XI publie l’encyclique Mit brennender Sorge contre le racisme, le nationalisme outrancier et le culte païen du Sang et du Sol, Galen la diffuse massivement dans tout son diocèse provoquant la colère du régime. Un an plus tard, le 9 novembre 1938, alors que les synagogues (et certaines églises) sont attaquées, pillées et brûlées dans toute l’Allemagne par les nazis, Galen ne reste pas silencieux. Il dépêche un émissaire auprès du rabbin Steinthal de Munster, dont la synagogue vient d’être détruite, afin de lui témoigner son soutien. On sait aujourd’hui que Galen voulait protester publiquement contre les persécutions antijuives du régime avec autant de force qu’il n’avait cessé auparavant d’élever la voix contre les terribles persécutions anticatholiques commencées dès juillet 1933. Mais c’est le rabbin Steinthal qui lui demanda en novembre 1938 de ne rien dire, de ne pas protester, pour éviter des représailles contre les juifs dans le cas où Mgr von Galen se serait exprimé ouvertement sur ce sujet.

Ces faits sont désormais connus. Et si l’on souhaite approfondir cet épisode de la vie de notre évêque, on pourra consulter les travaux de Heinz Mussinghoff (cf. Bibliographie). Mussinghoff s’est fondé notamment sur le témoignage du jeune Hans Kluge (l’émissaire de Galen auprès du rabbin) ainsi que sur les archives privées de la famille du rabbin Steinthal. Celui-ci a pu quitter Munster peu après les événements de novembre et ainsi déménager vers l’Argentine le 7 décembre 1938. Après la guerre, le rabbin a rédigé une série de notes retraçant la chronologie précise et détaillée des événements. En 1988, ces notes sont retrouvées et envoyées à Munster. Citons un extrait de ce rapport tel qu’il est publié par Mussinghoff (rappelons que c’est le rabbin qui parle à la première personne) : Le lendemain matin de la Nuit de Cristal, un jeune homme, M. Hans Kluge, se présenta à mon épouse. Il était envoyé par l’Evêque (plus tard Cardinal) Mgr von Galen, qui désirait prendre de mes nouvelles – des bruits couraient alors dans la ville selon lesquels les nazis m’auraient noyé. L’Evêque voulait également savoir s’il pouvait faire quelque chose pour m’aider. Le dimanche suivant, l’Evêque fit prier toutes les églises du diocèse pour nous les juifs. On m’a raconté que le 10 novembre au matin, un paysan apporta des vivres à un juif ; ailleurs, un paysan donna de l’argent à un juif. Certains de nos compatriotes chrétiens étaient révoltés par toutes ces destructions (…). (Mussinghoff, p. 21)

Galen ne se trouvait pas à Munster à ce moment précis. Il était en voyage dans son diocèse pour dispenser le sacrement de confirmation. Mais nous savons par les témoignages recueillis par son biographe et proche ami Max Bierbaum, les raisons de la prudence de Galen : Certains citoyens juifs ont prié le directeur de Caritas à Munster, l’abbé Theodor Holling (1888-1964), d’inciter l’évêque à protester publiquement en faveur des juifs. L’évêque s’était montré prêt à protester du haut de la chaire, à condition que les juifs lui indiquent par écrit qu’ils ne tiendront pas l’évêque responsable si, à la suite de sa protestation, les nazis prendraient des mesures de représailles encore plus sévères à l’encontre des juifs. Après un moment de réflexion, les juifs déclarèrent à l’évêque que la protestation était inopportune et von Galen ne protesta pas. (Bierbaum, p. 387)

Le rabbin de Munster, qui entretenait des relations amicales avec Galen bien avant la prise du pouvoir par Hitler, rendit en 1960 hommage à l’évêque en ces termes : Je me souviens avec plein de gratitude de l’homme qui, en ces temps de souffrance, conserva toute son humanité, le bienheureux cardinal Clemens August von Galen. Ce grand homme a gardé toute sa sympathie pour moi et ma famille et l’a prouvée par son exemple courageux et plein de bénédiction. (Mussinghoff, p. 54) Le 21 janvier 1966, le rabbin écrivit dans une lettre à Bierbaum que dans ces moments de souffrance, les juifs de Munster et des environs se sont sentis renforcés moralement par l’attitude de l’Evêque et de toutes les personnes que cette attitude a positivement influencées (Bierbaum, p. 393).

Citons pour finir la lettre de condoléances rédigée par Philippe Auerbach, représentant des communautés juives de la région, le 27 mars 1946, à l’occasion du décès du cardinal von Galen et adressée à l’évêché de Munster : Les juifs allemands ressentent avec une profonde douleur la perte qui vous touche, car le défunt faisait partie de ce petit nombre d’hommes qui surent mener le combat contre le racisme en ces temps difficiles (Archives épiscopales de Munster, fond A 20).

On est donc surpris de lire aujourd’hui dans certains articles, sous la plume de certains commentateurs, des accusations d’antisémitisme portées contre Galen. De même, on peut s’étonner de ce procès d’intention continuel qui lui est fait : il n’aurait rien dit face à l’antijudaïsme nazi, il se serait tu par complicité ou par couardise. Les faits balaient tout simplement ces arguments maintes fois répétés et diffusés dans l’opinion publique depuis les années 60.

En revanche, il ne faut pas occulter le fait que Galen fut un soutien inconditionnel de son pays, qu’elles que soient les circonstances. Et lorsque Hitler prend le pouvoir, Galen ne devient pas ipso facto un ennemi de l’Allemagne. Pendant toute la durée du IIIe Reich, Galen sera un fervent défenseur de la politique anti-Versailles d’Hitler : retour de la Sarre à la mère patrie, réarmement allemand, remilitarisation de la Rhénanie, Anschluß puis guerre : l’évêque de Munster sera toujours indéfectiblement un patriote soucieux de la grandeur de son pays. Galen a fait la distinction entre le pays officiel et le pays réel, appelant de ses vœux la victoire allemande et souhaitant de toute son âme le triomphe des armées allemandes. Il ne se met pas au service de l’URSS par antinazisme à partir de 1941. Pour lui, la question ne se pose même pas : l’Allemagne est sa patrie en guerre et son devoir d’Allemand est de servir son pays. C’est aussi ce qu’on lui reproche aujourd’hui, sans voir que son soutien à l’Allemagne n’est pas du tout un soutien à Hitler, et encore moins à l’idéologie nazie, qu’il ne cesse de combattre, malgré l’entrée en guerre en septembre 1939.

Marc-Laurent Maregiano-Koenig

Diplomé de Sciences-Po (Paris) et titulaire – entre autres – d’un Master allemand de sciences-politiques (Université de Iéna), l’historien Marc-Laurent Maregiano-Koenig est actuellement en Doctorat d’Histoire contemporaine à l’université de Paris IV-Sorbonne. Sa thèse porte précisément sur Mgr von Galen.

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