« L’inconsistance » de la légende « noire » sur Pie XII, par le cardinal Bertone (2/3)

« Les documents et les témoignages ont amplement prouvé l’inconsistance totale » de la « légende noire » sur le pape Pie XII, a affirmé le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat, lors de la présentation, à Rome, ce 5 juin 2007 du livre d’Andrea Tornielli « Pie XII, Eugenio Pacelli. Un homme sur le trône de Pierre ».


Voici la deuxième partie de l’intervention du cardinal Bertone.

  • 4. Une date historique bien précise

Il me semble utile de souligner combien l’œuvre de Tornielli ramène à la lumière des œuvres déjà connues des historiens sérieux. C’est l’un des mérites que je considère comme fondamentaux de ce volume dont nous parlons aujourd’hui, en tenant compte de l’époque très triste à laquelle a vécu le pape Pacelli, dont la voix, dans le tourbillon du second conflit mondial et de l’opposition des blocs qui a suivi, n’a pas joui de la faveur des pouvoirs constitués ou des pouvoirs de fait. Combien de fois « l’électricité manquait » à Radio Vatican pour faire entendre la voix du pontife ; combien de fois, « le papier manquait » pour reproduire ses pensées et ses enseignements qui dérangeaient ; combien de fois, un incident faisait « perdre » les exemplaires de L’Osservatore Romano rapportant des interventions, des éclaircissements, des mises au point, des notes politiques… Aujourd’hui cependant, grâce aux moyens modernes, ces sources sont amplement reproduites et disponibles. M. Tornielli les a cherchées et les a trouvées comme en témoigne le grand corpus de notes qui complètent la publication actuelle. Je voudrais à ce point attirer l’attention sur une date importante. La figure et l’œuvre de Pie XII, louée et remerciée avant, durant et immédiatement après le second conflit mondial, commence à être observée d’un autre œil à une époque historique bien précise, qui va d’août 1946 à octobre 1948. Le désir du peuple d’Israël martyrisé d’avoir sa propre terre, un refuge sûr, après les « persécutions d’un antisémitisme fanatique, qui s’est déchaîné contre le peuple juif » (allocution du 3 août 1946), était compréhensible, mais ils étaient également compréhensibles les droits de ceux qui vivaient déjà en Palestine et qui attendaient eux aussi respect, attention, justice, et protection. Les journaux de l’époque relatent amplement l’état de tension qui se manifestait dans la région mais, puisqu’ils n’ont pas voulu entrer dans les raisonnements et les propositions de Pie XII, ils ont commencé à prendre position, les uns d’un côté, les autres de l’autre, en idéologisant ainsi une réflexion qui se développait de façon articulée et attentive aux critères de justice, d’équité, de respect, de légalité. Pie XII n’a pas seulement été le pape de la seconde guerre mondiale, mais un pasteur qui, du 2 mars 1939 au 9 octobre 1958, a eu devant lui un monde dupé par des passions violentes et irrationnelles. C’est alors qu’a commencé à prendre corps une incompréhensible accusation contre le pape de ne pas être intervenu comme il l’aurait dû en faveur des juifs persécutés. A ce propos, il me paraît important de reconnaître cependant que qui est exempt de fins idéologiques et aime la vérité, est bien disposé pour comprendre plus à fond, en toute sincérité, un pontificat long, fructueux, et, à mon avis, héroïque. Un exemple en est le récent changement d’attitude, y compris au grand sanctuaire de la mémoire qu’est le Yad Vashem à Jérusalem, pour reconsidérer la figure et l’œuvre du pape Pacelli, non d’un point de vue polémique, mais sous un angle objectivement historique. Il est hautement souhaitable que cette bonne volonté manifestée publiquement puisse avoir une suite adéquate.

  • 5. Le devoir de la charité envers tous

Le 2 juin 1943, à l’occasion de la fête de Saint Eugène, Pie XII a exposé publiquement les raisons de son attitude. Avant tout, le pape Pacelli parle de nouveau des Juifs : « Que les chefs des peuples n’oublient pas que celui qui (pour utiliser le langage de la Sainte Ecriture) “porte l’épée” ne peut disposer de la vie et de la mort des hommes que selon la loi de Dieu, dont vient tout pouvoir ». « Et ne vous attendez pas », continue Pie XII, « à ce que nous exposions ici en détail tout ce que nous avons tenté ou réussi à accomplir pour adoucir leurs souffrances, améliorer leur situation morale et juridique, protéger leurs droits religieux imprescriptibles, subvenir à leurs besoins et nécessités. Chaque parole prononcée par nous dans ce dessein aux autorités compétentes et chaque intervention publique, devaient être soigneusement pesés et mesurés par nous, dans l’intérêt même de ceux qui souffraient, pour ne pas rendre leur situation, même sans le vouloir, plus grave et plus insupportable. Hélas, les améliorations visibles obtenues ne correspondent pas à la sollicitude maternelle de l’Eglise en faveur des groupes particuliers, sujets aux sorts les plus terribles… et le vicaire, tout en demandant compassion pour eux, et un retour aux normes les plus élémentaires du droit et de l’humanité, s’est parfois trouvé devant des portes que personnes ne voulait ouvrir ».

On trouve donc déjà exposée ici, au milieu de l’année 1943, la raison de la prudence avec laquelle Pacelli a agi pour ce qui concerne des dénonciations publiques : « Dans l’intérêt des personnes souffrantes elles-mêmes, pour ne pas rendre leur situation plus grave ». Des paroles qu’il me semble entendre en écho dans le bref discours prononcé par Paul VI le 12 septembre 1964, aux catacombes de Sainte-Domitille. A cette occasion, le pape Montini a dit : « Le Saint-Siège s’abstient de hausser plus fréquemment et avec plus de véhémence la voix légitime de la protestation et de la déploration, non parce qu’il ignore ou néglige la réalité de la chose, mais en raison d’une pensée empreinte de patience chrétienne, et pour ne pas provoquer des maux plus graves ». Dans moitié des années soixante, Paul VI se référait aux pays d’au-delà du Rideau de fer, gouvernés par le communisme totalitaire. Lui, qui avait été un étroit collaborateur du cardinal Pacelli, et ensuite du pape Pie XII, indique ainsi les mêmes motivations. Les papes ne parlent pas en pensant à se construire une image favorable pour la postérité, mais ils savent que de chacune de leur parole peut dépendre le sort de millions de chrétiens, ils ont à coeur le sort des hommes et des femmes en chair et en os, pas l’applaudissement des historiens. Du reste, Robert Kempner, un magistrat juif et ministère public au procès de Nuremberg, a écrit en janvier 1964, après la sortie du Vicaire de Hochhuth : « Toute prise de position propagandiste de l’Eglise contre le gouvernement de Hitler aurait été non seulement un suicide prémédité… mais aurait accéléré l’assassinat d’un bien plus grand nombre de juifs et de prêtres ».

(à suivre)

(Traduit de l’italien par Zenit)

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