Attitude de Pie XII face au nazisme (2/4)

Quelle fut l’attitude du cardinal Eugenio Pacelli /Pie XII, germanophile reconnu, face au nazisme ? Sa phobie du communisme l’amena-t-il sinon à soutenir du moins à laisser faire, implicitement ou explicitement, le national-socialisme ? Comment Pie XII était-il perçu par les nazis ?

2) Mit Brennender Sorge

Le 14 mars 1937, Pie XI publie sa célèbre encyclique Mit Brennender Sorge, qui dénonce les erreurs doctrinales du nazisme. L’impact de ce texte est énorme : il est ressenti par les nazis comme une déclaration de guerre. C’est un événement sans précédent dans l’Histoire de l’Eglise. C’est pourquoi une partie de ce chapitre lui est consacrée.

¤ Genèse de ce texte

Très tôt, des catholiques allemands tiennent informés le pape de la situation en Allemagne. Certains d’entre eux vont jusqu’à réclamer un texte officiel, telle Edith Stein qui envoie un message au Vatican dès 1933 dans lequel elle demande une encyclique. C’est également la demande formulée par Karl Leisner qui bénéficiera même d’une audience privée lors d’un de ses passages à Rome, en juin 1936. Les deux seront victimes des camps de concentration nazis quelques années plus tard. Cette demande est reprise en août 1936 par les évêques allemands réunis à Fulda, sur la tombe de l’apôtre du pays, saint Boniface. L’épiscopat allemand demande au pape de parler au sujet de l’Allemagne et des persécutions contre l’Eglise. Le concordat étant de vigueur, l’hésitation de certains évêques est palpable. Le cardinal Eugenio Pacelli décide alors d’organiser une réunion d’envergure afin de porter un coup sérieux au régime nazi : en février 1937, il réunit au Vatican le cardinal Bertram, le cardinal Schulte, Mgr von Preysing, Mgr von Galen et le cardinal Faulhaber. Il est décidé d’élever une protestation par la plus haute autorité de l’Eglise. Le cardinal Faulhaber prépare une esquisse du texte. Celle-ci est ensuite grandement revue, corrigée et complétée par le cardinal Pacelli, secondé par le Père Leiber. Le pape reprend enfin le manuscrit qu’il signe…

¤ Contenu

L’encyclique Mit Brennender Sorge commence par la dénonciation du non-respect du concordat. Mais elle est surtout une condamnation sans ambiguïté du racisme en tant que doctrine idolâtrique et démoniaque, s’opposant à celle catholique, donc universelle, de l’humanité. Pour l’Eglise, le nazisme se résume par la racisme, fondement de tout le reste et dont l’antisémitisme est une des composantes. Il convient de rappeler que, si l’encyclique n’est pas nécessairement marqué par le sceau de l’infaillibilité pontificale, elle demeure néanmoins le plus haut texte du Magistère. Ce texte eut un tel retentissement que les jécistes français, même après la défaite, le qualifièrent de « document pontifical de base » contre le poison idéologique nazi.

Voici quelques extraits :

– « Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l’Etat, ou la forme de l’Etat, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine et les divinise dans un culte idolâtrique, celui-là renverse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu. »

– « Il s’agit d’une véritable apostasie. Cette doctrine est contraire à la foi chrétienne. »

– « Il n’est impossible qu’une chose soit utile si elle n’est pas en même temps moralement bonne. Et ce n’est point parce qu’elle est utile qu’elle est moralement bonne, mais parce qu’elle est moralement bonne qu’elle est utile. » (Pie XI reprenant les propos de Cicéron pour répondre à l’assertion nazie selon laquelle « le droit c’est l’utilité du peuple ».)

– « Qui veut voir bannies de l’Eglise et de l’école l’histoire biblique et la sagesse des doctrines de l’Ancien Testament blasphème le Nom de Dieu, blasphème le plan de salut du Tout-Puissant, érige une pensée humaine étroite et limitée en juge des desseins divins sur l’histoire du monde. » (Condamnation du marcionisme nazi)*

¤ Une condamnation radicale de la doctrine nazie

Une accusation récurrente est portée par certains journalistes et historiens de l’Eglise lorsque ce texte est invoqué pour la défense de Pie XII. Certes l’encyclique a bien été écrite en grande partie par le cardinal Pacelli, mais rien ne prouve qu’elle fût explicitement dirigée contre le nazisme : d’une part il n’est fait aucune mention du national-socialisme ; d’autre part elle n’évoque à aucun endroit la persécution dont les Juifs sont victimes.

Les deux arguments sont justes : il n’y a aucune trace du vocable « national-socialisme » et aucune condamnation de la persécution qui frappe les Juifs. Toutefois, affirmer que l’encyclique ne vise pas le nazisme est un raccourci ne prenant pas en compte nombre de données complémentaires qui ne laissent aucun doute sur la volonté de ses rédacteurs.

Ces données sont les suivantes :

– Les rédacteurs : cette encyclique est la résultante de différentes demandes, d’abord celle de religieux allemands comme Edith Stein et Karl Leisner, ensuite – et surtout – celle de la conférence épiscopale allemande qui a besoin d’un texte fort montrant la perversité de la doctrine national-socialiste. La réunion de préparation du texte rassemble le cardinal Pacelli, ses proches collaborateurs, ainsi que les cardinaux allemands et principaux évêques opposés au nazisme en Allemagne. C’est le cardinal Michael Faulhaber, celui que les nazis surnomment Juden Kardinal (cardinal des Juifs), qui écrira la première version de ce texte, reprise amplement par le cardinal Pacelli et Pie XI.

– C’est la première fois qu’une encyclique est publiée directement en langue vernaculaire, en l’occurrence en allemand, preuve indiscutable que les premiers destinataires sont les Allemands eux-mêmes.

– Cette encyclique est imprimée directement en Allemagne pour être lue conjointement dans toutes les églises (et dans de nombreux temples) du pays, le 21 mars 1937, lors de la messe des Rameaux.

¤ Réactions en Allemagne

La réaction de Hitler fut paraît-il effroyable et la répression presque immédiate. Cette encyclique « est ressentie par les nazis comme une déclaration de guerre. »** Il faut bien avoir à l’esprit que cette condamnation de la doctrine nazie a été lue en même temps dans… quinze mille églises d’Allemagne ! En l’espace d’une journée, ce sont plusieurs millions d’Allemands qui prennent connaissance de l’accusation portée par l’Eglise sur l’idéologie national-socialiste.

Les nazis intensifient les exactions contre le clergé et contre tout ce qui participe à la diffusion d’information. L’objectif est clair : le Reich ne veut pas de réseau national capable de concurrencer le sien, et surtout pas un réseau de résistance spirituelle.

– La presse est bâillonnée, les imprimeurs traqués et victimes de discriminations. Ces derniers sont en effet accusés, selon les archives de la Gestapo, d’entretenir des sentiments nuisibles à l’Etat. Ces persécutions sont si dures que Mgr Clemens August von Galen réagit vivement par des protestations publiques et sans appel, au péril de sa vie.

– Le cardinal Faulhaber est insulté.

– Le jésuite Rupert Mayer est arrêté et incarcéré pour avoir osé commenter l’encyclique en chaire.

– Les évêchés de Rottenburg (Mgr Sproll), de Freiburg (Mgr Gröber) et de Munich (Cardinal Faulhaber) sont pillés par les Jeunesses hitlériennes.

– Les dernières organisations catholiques sont dissoutes.

La répression sera tellement violente, alors même que le nazisme n’a pas atteint son hégémonie, qu’il amènera le pape a faire preuve de prudence dans ses réactions, pour empêcher le redoublement des persécutions. Cette vision de Pie XII se confirmera par la suite, après l’affaire de la protestation publique des évêques hollandais qui accéléra et amplifia les déportations.

  • Marcionisme : Hérésie de Marcion (IIe siècle) prônant un dualisme analogue à celui des gnostiques et opposant le Dieu de justice de l’Ancien Testament au Dieu d’amour du Nouveau Testament. Les nazis se servirent de ce dualisme pour justifier leur antisémitisme.

**Jean SÉVILLIA, Historiquement correct, Perrin, p. 376

4 réflexions au sujet de « Attitude de Pie XII face au nazisme (2/4) »

  1. Michel Rey

    Comme c’ est gentil de nous livrer "quelques extraits" de ce texte insignifiant et ridicule.Nous en donner l’ intégralité serait encore plus instructif .Baser les affirmations de cet article vulgairement apologétique sur des "paraît-il" est bien.Le baser sur des références archivistiques précises eut été encore mieux.

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  2. Olivier Ricard

    1) Ce texte n’est ni insignifiant ni ridicule comme l’affirme péremptoirement le précédent commentateur. Il pourra le lire sa traduction anglaise officielle à l’addresse du site du vatican: http://www.vatican.va/holy_fathe...

    2) Comment certains peuvent ils affirmer que ce texte ne vise pas le nazisme ? Ecrit le 14 mars 1937; il est adressé en allemand aux évèques allemands. Son sujet l’eglise et le reich allemand. Les points 8 et 11 sont sans ambiguité dans un tel contexte.

    3) Enfin l’objet de cette encyclique était de donner aux catholiques allemands soumis à une propagande intense et pernicieuse (qui visait à "récupérer les catholiques") un message clair: un catholique allemand ne pouvait pas adhérer au national socialisme et devait continuer à témoigner de sa foi. Il a parfaitement touché son but.

    C’est comme cela que les nazis l’ont compris en intensifiant leur persécution contre la hiérachie catholique.

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  3. P. Jean-Eudes Fresneau

    La mauvaise foi de Monsieur Michel Rey est patente. On voit bien comment on veut attenter à l’honneur de toute l’Eglise catholique en s’en prenant à la figure de Pie XII. Merci pour votre travail remarquable.

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