II. Attitude de l’Eglise en Allemagne face au nazisme (3/4)

Quelle fut l’attitude de l’Eglise en Allemagne face aux crimes odieux des nazis ? Fut-elle la complice ou la victime du régime totalitaire ? Et plus généralement, quelle fut l’attitude de l’Eglise dans les pays annexés par l’Allemagne ?

2) Quelques réactions des évêques et des prêtres dans les pays annexés par l’Allemagne

– Hollande

L’affaire est célèbre tant elle fut meurtrière. Les évêques catholiques et les pasteurs protestants publient un texte de protestation contre la déportation des juifs de Hollande, texte qui est lu dans toutes les églises et les temples de Hollande le 26 avril 1946 : « Les soussignés , profondément émus des mesures d’exception prises contre les juifs et tendant à les exclure de la vie commune de la cité, ont appris avec horreur la nouvelle de la déportation massive de familles juives tout entières : hommes, femmes et enfants, vers les territoires de l’est sous le contrôle du Reich. La douleur qui vient ainsi de frapper des dizaines de milliers d’hommes, la certitude que de telles mesures vont à l’encontre du sens moral profond du peuple hollandais, et, qui plus est, s’opposent aux commandements de Dieu regardant la justice et la miséricorde, obligent les chefs des communautés chrétiennes réunis à vous adresser un appel pressant, afin de prévenir si possible l’exécution de semblables mesures. Pour les chrétiens d’origine juive, notre demande se fait plus instante encore, puisque les dispositions précitées visent à les exclure de la vie même de l’Eglise. » La réaction est quasi immédiate. Le 2 août de la même année, l’ordre est donné aux nazis de « poursuivre les catholiques juifs comme leurs pires ennemis, et d’assurer le plus rapidement leur déportation vers l’est ». L’épiscopat hollandais tente de réagir en vain. Les Allemands envoient à la mort des milliers de juifs et de catholiques issus du judaïsme. Parmi ces derniers se trouve Edith Stein, carmélite allemande répondant au nom de Bénédicte de la Croix. Le 7 août, en compagnie de sa sœur et de plusieurs centaines d’autres déportés, elle est envoyée à Auschwitz où elle est gazée deux jours plus tard.

Ce geste courageux fut finalement à la source d’une persécution encore plus terrible. De nombreux évêques et prêtres, à commencer par le pape Pie XII, mesurèrent très concrètement – à partir de cette date – l’importance la portée de la moindre de leur parole.

– Pologne

La Pologne fut le plus touché par le national-socialisme. Hans Franck, gouverneur général nazi d’une grande partie de la Pologne non incorporée au IIIe Reich, instaura un régime terreur. Voici les consignes qu’il donne à ses subordonnés : « Le Polonais n’a strictement aucun droit. Sa seule obligation est d’obéir aux ordres. On doit constamment lui rappeler que son devoir est de se soumettre. L’un des principaux objectifs de notre plan est d’en finir au plus vite avec tous les hommes politiques, prêtres et leaders semeurs de troubles qui tombent entre nos mains… »

Comme l’écrit George Weigel dans sa biographie sur Jean-Paul II : « Le point de vue de la nation polonaise sur l’Eglise allait être marqué de façon indélébile par les sacrifices de son clergé pendant la guerre. En plus d’innombrables laïcs, 3646 prêtres polonais furent enfermés dans les camps de concentration, et 2647 y laissèrent la vie : 1117 religieuses furent emprisonnées, dont 238 exécutées, 25 ayant succombé à d’autres causes. Le camp de Dachau, près de Munich, devint le plus grand monastère du monde puisqu’il abrita à un moment donné ou à un autre 1474 prêtres polonais et des centaines en provenance d’autres pays occupés. Quelque 120 prêtres furent soumis à des expériences médicales criminelles. A la fin de 1939, les principaux ecclésiastiques du diocèse de Pelplin, chapitre de la cathédrale, furent exécutés en masse L’évêque de Wloclawek, Michal Kozal, mourut à Dachau en 1943 où le père Hilary Pawel Januszewski, ancien prieur carme de Cracovie, périt à son tour deux ans plus tard, victime du typhus qu’il avait contracté en assistant bénévolement les malades du camp. Un autre prêtre cracovien, Piotr Dankowski, mourut à Auschwitz, une bûche attachée sur les épaules, le Vendredi saint 1942. Alfons Maria Mazurek, prieur du monastères des Carmes déchaux de Czerna, succomba le 28 août 1944 après avoir été emmené de force du monastère et battu à mort.. Le Salésien Jozef Kowalski fut arrêté dans la paroisse de Karol Wojtyla, à Debniki, en mai 1941 et conduit à Auschwitz ; molesté pour avoir refusé d’enfoncer des grains de chapelet dans le sol avec le pied, il fut noyé dans une fosse sceptique la nuit du 3 juillet 1942. A la fin de la guerre, environ un tiers du clergé avait été massacré ou avait péri dans les camps de la mort. Et, dans de nombreux cas, il s’agissait des prêtres les plus éclairés et engagés. »

Sur les six millions de Polonais tués par les nazis, soit 15 % de la population, trois millions sont juifs et trois millions catholiques. Les procédures pour la canonisation des pères Januszewski, Dankowski, Mazurek et Kowalski sont en cours.

– France

Le 30 septembre 1997 était publié un acte de repentance, signé par une trentaine d’évêques, sur l’attitude de l’Eglise en France durant la guerre, et notamment face à la persécution contre les juifs. Ce geste, si beau dans l’absolu – comme toute demande de pardon – est-il justifié ? A regarder l’histoire, la question mérite d’être posée.

Les historiens André Kaspi et Michèle Cointet montrent que l’Eglise fut la seule institution française à dénoncer les persécutions contre les Juifs. Selon eux, 49 évêques sur 85 protestèrent publiquement.

En voici quelques exemples :

  • « Profondément émus par ce qu’on nous rapporte des arrestations massives d’israélites opérées la semaine dernière et des durs traitements qui leur ont été infligés, notamment au Vélodrome d’Hiver, nous ne pouvons étouffer le cri de notre conscience. » (Message du cardinal Suhard au maréchal Pérain, le 22 juillet 1942)
  • « D’horribles choses se font contre les Juifs, qui sont des êtres humains comme nous. Toutes les cruautés imaginables sont permises contre eux. Il y a pourtant des droits donnés par Dieu pour toute l’humanité qui ne devraient pas être violés. (…) Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux. Ils font partie du genre humain ; ils sont nos frères comme tant d’autres. » (Lettre pastorale écrite par Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, le 20 août 1942, et lue dans toutes les paroisses du diocèse le dimanche. Ce texte circulera aussi bien dans toute la France qu’à l’étranger)
  • « Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, aryens ou pas aryens, sont frères, parce que créés par le même Dieu. Ces mesures antisémites actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille. » (Discours de Mgr Théas, évêque de Montauban, à ses fidèles, le 28 août 1942)
  • Le 6 septembre 1942, Mgr Delay, archevêque de Marseille, et le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, protestent également publiquement.
  • « Beaucoup de dirigeants de l’Eglise catholique en France cachent des enfants juifs au péril de leur vie (…) Leur désobéissance aux ordres des forces d’occupation et même du gouvernement de Vichy en zone non-occupée, a créé une fracture ouverte entre les autorités d’occupation et les prêtres. (…) Même en France occupée, les lettres de fidèles et les protestation des évêques sont lues en chaire, pour appeler à venir en aide aux Juifs persécutés. »
  • En juin 1944, Mgr Piguet, évêque de Clermont-Ferrand, est arrêté pour avoir aidé des Juifs. Il est déporté à Dachau. En 2001, il reçoit à titre posthume la médaille des Justes par Elie Barnavi, ambassadeur d’Israël en France.

– Hongrie

Le monde connaît Schindler grâce à Steven Spielberg. Peu connaissent en revanche Raoul Wallenberg, jeune Suédois, qui sauva la vie à plusieurs dizaines de milliers de juifs hongrois, avec le soutien actif du nonce apostolique Mgr Angelo Rotta. Arrêté par l’armée rouge, nul ne le revit ensuite. Sa vie fit l’objet de plusieurs livres et même d’une série télévisée.

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