La polémique des enfants juifs (3/3)

Entre la « gratitude » du rabbin Herzog et la polémique : une enquête de Zenit. Devant le tourbillon soulevé par l’article de Melloni, Zenit a mené l’enquête et tenté de reconstruire les faits, entre la « gratitude » exprimée au pape Pie XII par le rabbin Herzog et la question d’un historien italien : à qui profite le « mépris de la méthode » historique ?

En mars 1946, le grand rabbin de Jérusalem, Isaac Herzog, remet à Pie XII une lettre où il écrit que « le peuple israélite se souvient vivement avec la plus profonde gratitude de l’aide apportée par le Saint-Siège au peuple souffrant durant la persécution nazie ».

Le rabbin remercie en particulier « pour les milliers d’enfants qui ont été cachés dans des institutions catholiques » et il demande que ces enfants reviennent dans le sein du peuple israélite.

Herzog souligne ce que « Sa Sainteté a fait pour éradiquer l’antisémitisme dans de nombreux pays » et il exprime ce vœu : « Que Dieu permette que l’histoire se souvienne que lorsque tout était noir pour notre peuple, Votre Sainteté a allumé pour eux une lumière d’espérance ».

Le pape Pie XII a pris à cœur le sort des enfants juifs et a demandé, en ce même mois de mars 1946, à la congrégation pour la Doctrine de la Foi (alors encore le « Saint Office ») d’étudier le cas.

Le Saint-Office a entendu sur cette question différents consulteurs à l’occasion de son assemblée plénière, qui s’est déroulée à la fin de ce mois, et a préparé un document pour la réponse du pape.

En août de la même année, les évêques français et plus précisément l’archevêque coadjuteur de Cambrai de l’époque, Mgr Emile Guerry, et l’archevêque de Lyon, le cardinal Pierre Gerlier, s’adressent au nonce en France, Angelo Giuseppe Roncalli, pour demander des indications sur la façon de résoudre la question du sort de ces enfants juifs mis à l’abri de la persécution nazie.

Roncalli recueille tout le matériel et envoie, fin septembre, une lettre à la secrétairerie d’Etat pour demander des instructions.

A ce moment-là, comme l’indique le professeur Matteo Luigi Napolitano (sur le site www.vaticanfiles.net), le secrétaire de la congrégation pour les Affaires ecclésiastiques extraordinaires, Mgr Domenico Tardini, a répondu à Roncalli, mais pas dans les termes rapportés par l’article de Melloni.

L’historien Andrea Tornielli écrit en effet sur le quotidien italien, le « Giornale » du 5 janvier, que, selon les indications de Tardini, il est nécessaire de faire « des enquêtes et des constatations pour discerner au cas par cas pour chaque demande des institutions juives, de prendre sous leur protection les orphelins juifs qui avaient été baptisés, en refusant les requêtes provenant d’institutions qui ne seraient pas en mesure d’assurer une éducation chrétienne ».

Il explique que dans le cas d’enfants « qui ne seraient pas baptisés et n’auraient plus leurs familles, et ne seraient pas en mesure de se prendre en charge eux-mêmes, l’Eglise continuerait à assurer leur protection jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de décider eux-mêmes ».

Tardini et Roncalli déclarent en revanche qu’il « n’en serait pas ainsi si les enfants étaient réclamés par leurs parents ».

« Donc, indique l’historien, les instructions du Vatican ne prévoyaient en aucun cas de ne pas restituer les enfants du moment que la demande venait de leurs parents ou de leurs familles ».

Le document dont parle Melloni a-t-il été diffusé en français par Roncalli ?

L’historien français Etienne Fouilloux, auteur des « Agendas du nonce Roncalli » (« Anni di Francia, Agende del nunzio Roncalli, 1945-1948 », Institut des sciences religieuses de Bologne – Italie), est à l’origine de la découverte du document, et il explique dans l’Avvenire du 6 janvier qu’il ne s’agit pas d’un « document du Saint-Office », et que l’écriture n’est pas celle de Roncalli.

Fouilloux affirme également qu’il ne s’agit pas d’un « document extraordinaire ». Il déclare qu’il n’a pas été compris et il admet que « si pour avoir une certaine visibilité il faut accrocher le lecteur par un document de ce type… à la fin le travail accompli est recouvert par la polémique ».

Quelques erreurs de Melloni Melloni écrit que les auteurs du document en question sont Pie XII et le Saint-Office, ce qui n’est pas exact.

Melloni écrit que Roncalli « n’a pas observé les ordres arrivés de Rome », ce n’est pas exact. On voudrait opposer le pape et le nonce.

Melloni suggère que l’Eglise n’avait pas l’intention de rendre les enfants juifs à leurs familles. Or, les évêques français avaient demandé de ne pas baptiser les enfants même sauvés au risque de leur vie par des catholiques.

Le document en question soulève des doutes. Selon l’article de La Croix du 3 janvier (ici), la personne qui a découvert le document veut rester anonyme, et la documentation est incomplète.

Melloni fait une erreur sur la date de publication du document : le 20 octobre, au lieu du 23 octobre 1946.

Le professeur Pietro De Marco résume sa pensée sur l’épisode dans l’Avvenire du 5 janvier en posant la question : « à qui profite le mépris de la méthode ? »

« Un tel manque de clarté a obtenu en retour une déstabilisation claire et efficace des relations entre l’Eglise et le monde juif », conclut De Marco.

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